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Tribune libre : Point de vue de Jean-Pierre Lledo

lundi 26 janvier 2009, par MPCT

Jean-Pierre Lledo est un cinéaste algérien pour lequel l’expression consacrée "cinéaste engagé" n’est pas usurpée. Depuis "Algérie, histoires à ne pas dire", nous sommes admiratifs de son talent et de son courage.

Jean-Pierre Lledo a été partenaire artistique de la première Journée internationale Contre le Terrorisme le 11 septembre 2008.

Il est également intervenu à la Conférence internationale du 23 novembre pour traiter du déni du terrorisme.

Le texte que nous publions ci-dessous est sa réflexion sur Gaza au 15 janvier dernier.

Notre mouvement n’a pas vocation à prendre parti dans le conflit du Proche-Orient ni à proposer des solutions politiques à ce dernier.

Nous ignorons bien des choses sur la réalité des faits, la propagande du Hamas tenant souvent lieu d’information.

Mais Gaza illustre assurément, tragiquement, une chose : si un mouvement massif, international, n’émerge pas pour contrer le soutien au terrorisme, on reste pris au piège du seul choix restant, soumission aux terroristes ou guerre aux terroristes, inévitablement meurtrière pour des civils.

Jean-Pierre Lledo essaye de prendre du recul et développe, à partir de son expérience algérienne, un point de vue original, celui d’un humaniste, non-violent, fondamentalement opposé à l’usage des armes, en bousculant au passage quelques tabous.

Son texte n’a pourtant été retenu par aucune des rédactions auxquelles il a été adressé. Pensant qu’il serait dommage que le public ne puisse le lire, nous le remercions de nous autoriser à le publier en tribune libre.

Nous lui transmettrons les commentaires éventuels de nos lecteurs.

HCM

Qu’en ce début de l’AN Neuf du Siècle Nouveau…

des hommes continuent à penser que la force des armes est le moyen le plus rapide pour changer une situation ou une pensée, dit suffisamment que notre humanité n’est pas encore sortie de sa préhistoire.

Mais puisque, miracle, le vieux réflexe de compassion et de solidarité vis-à-vis de ceux qui souffrent, n’a pas encore disparu, je me demande comment faire pour être le plus utile, hormis dire que 1000 morts c’est mille raisons que la guerre ne doive pas continuer un jour de plus.

Défiler dans la rue aux côtés des islamistes palestiniens et d’autres nationalités ?

Non, je ne défilerai jamais avec ceux qui prônent une culture de la soumission et de la mort, et pratiquent le meurtre de leurs opposants, les islamistes de par le monde étant à peu près les seuls à faire ce qu’ils disent et à dire ce qu’ils font.

Non, je ne défilerai jamais avec ceux qui ont soutenu les assassins de centaines d’intellectuels algériens dont mes amis l’écrivain Djaout, le dramaturge Alloula, le médecin Belkhenchir, le poète Sebti, le professeur Guenzet, etc… etc…, dont près de 100 journalistes, sans parler des autres, ces dizaines de milliers de simples citoyens algériens, qui eurent le tort de ne pas accepter l’ordre nouveau du « fascisme vert ».

Pratiquer la surenchère des mots, pour compenser ma culpabilité d’être impuissant à sauver ces vies qui chaque jour disparaissent devant mes yeux de téléspectateur ?

Non, je ne m’associerai pas avec ces universitaires qui évoquent déjà Hitler, car alors qui aurait-on dû évoquer pour qualifier ce que firent les islamistes algériens tuant avec de simples couteaux et haches, en une seule nuit, autant qu’une des plus puissantes armées, dotées des armes les plus modernes, après 3 semaines de guerre...

Comme ni « Hitler », ni « la boucherie » ne furent évoqués, alors qu’à l’époque c’eût été vraiment approprié, puisque des milliers de personnes furent égorgées, étêtées, éviscérées, défoetusées… comment dissimulerai-je d’abord que cette sélectivité me pose problème ?

N’étant pas prêt à manifester avec n’importe qui, ou à crier n’importe quoi, peut-être puis-je exercer le seul pouvoir à ma disposition, celui d’utiliser ce qui m’a été donné de conserver jusqu’à présent, ma tête, en me demandant comment être utile à ceux qui souffrent d’une injustice historique, à partir de ma propre expérience, celle que je connais le mieux, l’expérience algérienne…

Israel est un Etat-Nation qui s’est constitué par la violence. Mais quel Etat-Nation aujourd’hui existant y a fait exception ? Réponses à des injustices historiques, ces Etats ont suscité de nouvelles injustices. L’Algérie indépendante, par exemple, s’est constituée sur le massacre de dizaines de milliers de musulmans considérés comme des traitres, les messalistes, d’abord, les harkis ensuite, et sur le départ forcé d’un dixième de la population : un million de non-musulmans, d’origine juive et chrétienne, situation que le nouveau pouvoir s’empressa d’entériner en adoptant un Code de la nationalité décrétant que seuls les citoyens musulmans étaient automatiquement Algériens…

Serait-il donc impossible de remédier aux injustices historiques, sans en générer de nouvelles ? L’expérience sud-africaine, permet heureusement une lueur d’optimisme.

Les Palestiniens ont droit à un Etat-Nation viable, qui ne soit pas bantoustanisée. Mais y arriveront-ils avec des kamikazes ? Avec des armes dirigées essentiellement contre des civils ? Au nom de dieu ? Avec une armée d’enfants-soldats ? Avec la haine anti-juive pour seule « pensée » ? Au nom de cette idéologie fasciste qu’est l’islamisme qui n’offre comme horizon qu’un système sans liberté, infiniment pire que le monde injuste qu’il est censé remettre en cause ?

Si tel était le cas, alors il faudrait souffrir doublement pour les Palestiniens, pour leurs malheurs d’aujourd’hui et pour ceux qui les attendent.

L’expérience algérienne a bien montré qu’une « cause juste » pouvait très vite devenir « injuste » dès lors qu’elle recourait à un terrorisme contre les civils, fondé sur une pensée ethno-religieuse (dite « arabo-musulmane »), le nationalisme…

Elle a montré aussi que du nationalisme qui fait partir un million de non-musulmans, en 62, à l’islamisme, une fois l’indépendance acquise, qui en chasse un autre million, cette fois des "musulmans", il n’y a qu’un pas…

L’expérience de notre FLN, qui se constitue dès 1954, en forçant tous les autres partis et mouvements, à disparaitre, ne nous enseigne-t-elle pas également que la contestation militarisée, loin d’être « la seule voie possible », comme certains ne cessent de le ressasser, est d’abord l’expression d’un mouvement autoritaire, qui se refuse à la démocratie, ou qui en est incapable, soit par tribalisme, soit par nationalisme, soit par islamisme, idéologies et mentalités où la contradiction se gère par l’élimination physique des contradicteurs….

J’en suis donc arrivé à la conviction, que la seule forme de contestation qui peut préparer des lendemains qui ne déchantent pas, est la contestation pacifique. Celle qui fait appel à la raison politique et non à l’irrationnel religieux. Celle qui refuse de diaboliser l’Autre et tisse des liens avec lui. Celle qui lutte autant contre l’oppression extérieure, que contre l’oppression intérieure, encore plus aliénante.

Les révolutionnaires ont longtemps pensé qu’il fallait d’abord détruire l’obstacle principal, et qu’après on verrait. Eh, bien on a vu !

Peut-on préparer un avenir pacifique, et démocratique, avec des soldats et des « chefs historiques », avec une pensée fondée sur l’exclusion raciale ou religieuse, ou encore avec cette haine immémoriale anti-juive, dont tous ceux qui on vécu ou vivent dans des pays musulmans aujourd’hui, connaissent les formes "banales"… N’est-ce pas notre Ministre de la culture qui peut dire tranquillement à la presse, qu’elle travaille à la « déjudaïsation » de la musique andalouse, patrimoine pourtant inextricablement judéo-arabe !!!

De l’Algérie au Pakistan, le monde musulman, pourtant décolonisé depuis des décennies, d’où émane l’essentiel de la violence contemporaine, aura fort à faire pour assumer son passage à la démocratie. Les femmes, les laïques, les démocrates, les minorités religieuses, les intellectuels, et les artistes, y sont persécutés, lapidés, assassinés, et n’ont d’autre alternative pour penser librement et ne pas disparaitre prématurément, que de s’exiler quand ils le peuvent. Les religieux et les militaires ne cèderont pas facilement leur pouvoir.

L’Europe occidentale est arrivée à la modernité politique, à la rationalité, et la démocratie, et à une certaine paix, après plusieurs siècles de lutte contre le pouvoir totalitaire de la religion, et de ses dignitaires, et je ne vois pas comment le monde musulman pourrait éviter ce passage obligé.

Comme chaque peuple de cette sphère civilisationnelle, les Palestiniens ont donc du pain sur la planche, ayant quant à eux à assumer le lourd passif de la longue tradition d’exclusion, qui va de l’allégeance à Hitler du Grand Muphti de Jérusalem (de la principale tribu des Husseini), jusqu’à l’orientation des organisations de résistance nationaliste depuis Choukeïri, laquelle, jamais complètement récusée, peut aussi expliquer sa résurgence violente aujourd’hui avec le Hamas.

Si l’expérience algérienne peut servir aux Palestiniens, le parcours de « notre » Mohammédi Saïd pourrait les édifier : soldat de l’Armée d’Hitler, il devint 10 ans plus tard, officier de l’ALN, ordonnant les massacres à l’arme blanche de milliers d’Algériens ayant refusé de se soumettre au FLN, puis deux années plus tard, membre de l’Etat Major de l’ALN aux cotés de Boumedienne, puis 3eme homme de l’Etat après l’indépendance, puis enfin en 1991, député islamiste du FIS, élu au 1er tour !

N’ayant d’autre contre-exemple en tête, que celui de l’ANC de Mandela, je me dis que, oui, la contestation ne peut mériter son label de « juste » et de « légitime » que si elle fait le deuil de l’arsenal fantasmatique du nationalisme et de l’islamisme, que si elle se fonde sur la rationalité et le pluralisme politique, en respectant le droit à la vie et à l’expression de toutes les « sensibilités ».

Des Palestiniens ont entamé ce travail, qui leur permettra un jour de construire enfin la force politique capable d’exprimer et de mener à terme pacifiquement leurs justes aspirations à vivre dans un Etat viable.

Dans l’immédiat, les gouvernants actuels d’Israël ayant opté pour la meilleure stratégie qui renforce l’islamisme, la guerre, et les civils palestiniens en étant les principales victimes, j’espère que les diplomaties l’arrêteront le plus vite possible.

Dans tous les cas, les démocrates qui en Europe bénéficient de la liberté de parole, ne devraient jamais jouer avec le feu, même si, pour l’instant, il brûle ailleurs…

Jean-Pierre Lledo, cinéaste algérien.

Paris, le 15 Janvier 2009

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