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Terrorisme et résistance : avec Gérard Rabinovitch, refuser la confusion (1ère partie)

samedi 8 février 2014, par MPCT

- Le 23 octobre 2013, le Mouvement Pour la Paix et Contre le Terrorisme organisait la conférence " Résister au terrorisme, la leçon d’Albert Camus" dans laquelle exposés théoriques sur les fondamentaux de notre combat, témoignage de victimes du terrorisme, engagement de la société civile et manifestation artistique se rencontraient pour exprimer la résistance au terrorisme que nous devons forger afin de ne pas laisser sombrer l’humanité.

Aujourd’hui, alors que nous partageons la profonde inquiétude de beaucoup de nos concitoyens face à la banalisation de la haine à la mode "quenelle", nous démarrons la mise en ligne des contributions des intervenants qui ont bien voulu les communiquer.

La première est celle de Gérard Rabinovitch "Terrorisme/ Résistance, la leçon d’Albert Camus."

Il nous semble en effet essentiel de tordre le cou à la fable toujours resservie, pour justifier le terrorisme contemporain, de l’équivalence entre celui-ci et la Résistance.

Pour être précis, le texte qui suit n’est pas verbatim celui de l’exposé fait par Gérard Rabinovitch à la Conférence du 23 octobre mais celui d’un exposé qu’il avait consacré à ce thème en octobre 2008 lors du Colloque International CNRS-NYU " Memory and trauma : The Stakes of a Memorial Museum".

Il a été publié en 2009 dans "Un monde en trans" aux Editions EDK.

Nous le publions en deux parties

Huguette Chomski Magnis

Secrétaire générale du MPCT

Gérard RABINOVITCH CERSES-Université René Descartes/CNRS

TERRORISME/RÉSISTANCE, La leçon d’Albert Camus

- Il y a chez les anglo-saxons un genre cérémoniel qui porte le nom de tribute (éloge, compliment) : to pay a tribute to (rendre hommage à). Un mot dérivé du latin classique tributum qui désigne à l’origine une taxe, un impôt, voir un présent. Il a le mérite d’une connotation plus directe avec l’implicite d’une dette (obligée ou consentie ou moralement dûe).

Or c’est bien d’une dette à Albert Camus dont je voudrais vous témoigner aujourd’hui. Non pas une dette directe, me concernant, comme on en a envers un maître dont on a reçu un enseignement formateur, qui a organisé notre existence, notre réflexion, notre pensée. Car je n’ai -pour ma part- découvert Camus que tardivement. Dans l’après coup de mes propres cheminements. Mais d’une dette politique – on pourrait dire aussi « spirituelle » - que nous tous lui devrions, si nous prenions davantage la mesure de ce dont il s’est fait le témoin.

Moins une dette envers l’excellent écrivain qu’il fut, qu’envers l’essayiste courageux, l’homme droit, qui ne céda pas aux mirages et facilités de son époque et fut toujours prêt à renoncer à s’entendre avec « la compact majorité », selon l’expression d’Henrik Ibsen dans l’Ennemi du peuple. Formule qu’employa pour lui-même Sigmund Freud, pour souligner une des conditions essentielles pour tenir le cap et traverser l’opprobe et l’isolement que lui valurent longtemps sa découverte de l’Inconscient.

« Compact majorité » pour Camus de l’intelligentsia de gauche de son temps, ses élites de la gauche parisienne de l’après-guerre, qui étaient pourtant son « milieu naturel », mais qui avec « masochisme » et parfois avec veulerie s’étaient ralliées au communisme stalinien, empressées de se soumettre à ses dicktats.

Dette à l’homme qui supporta, non sans blessures évidemment, leurs railleries, leurs insultes, leurs acharnements à le disqualifier, pour l’isoler.

Dette politique à l’homme du cycle philosophico-littéraire qu’ont constitué : La Peste, Les Justes, L’État de siège, L’Homme révolté.

Cycle dans lequel il explora la question de ce que nous nommons aujourd’hui les totalitarismes. Nazi d’abord, puis communiste ensuite. Au même moment où Georges Orwell en Angleterre, Karl Jaspers en Allemagne, Hannah Arendt réfugiée aux U.S.A., en interrogeaient la catastrophe.

Cycle avec lequel il tenta de définir, de formuler, de défendre, ce qu’était l’ « Esprit de la Résistance », quasi ontologiquement. À l’époque où celle-ci faisait l’objet d’un détournement de sens, d’une captation d’héritage par le stalinisme. Éditorial dans Combat : « La Révolution n’est pas la Révolte. Ce qui a porté la Résistance pendant 4 ans c’est la Révolte. C’est à dire le refus entier, obstiné, presque aveugle au début, d’un ordre qui voulait mettre les hommes à genoux ».

C’est sans doute aussi la pudeur et la délicatesse, typique des authentiques résistants, qui fit que Camus n’insista jamais sur le lexème « Résistance », et interrogea le syntagme « Homme révolté », plutôt que de mettre en exergue celui d’ « Homme résistant ». Cycle enfin par lequel il sonda la biblique question rémanente au gré des évènements et égarement de l’humanité : Où est ce que l’homme se tient ? Question en fait latente, constante, récurrente, qui traverse et sous tend l’ensemble cette fois-ci de son œuvre. Question séminale de tout humanisme authentique. Mais l’humanisme de Camus, comme d’ailleurs celui d’Hannah Arendt, Orwell, Jaspers, ne fut jamais un humanisme de bigots ou de mijaurées.

L’Éthique qui structure l’œuvre de Camus était bien loin d’être une « morale de Croix-Rouge » comme Francis Jeanson osa dans Les Temps Modernes qualifier L’Homme révolté, à sa parution, pour le disqualifier. Camus a toujours conçu qu’il y a des violences inévitables et acceptables. « La Révolution nécessite des mitrailleuse quand il le faut » disait-il. Mais cette violence inévitable ne pouvait en aucune façon avoir affaire avec la « Terreur de masse » à laquelle Lénine appelait à l’été 1918. Donnant le la à la presse bolchevik qui en septembre appelait contre les ouvriers révolutionnaires en grève antibolchévique à « tuer les ennemis par milliers », « à les noyer dans le sang ». « Plus de sang, le plus de sang possible » comme elle disait (cf. Krasnaïa Zverda, par exemple).

Dette politique donc à l’homme qui posa que Résistance et Terrorisme, ce n’était pas la même chose. Non au principe d’un pacifisme de mauvais aloi. Mais au motif de ce qui les sous-tendait, et à leur conséquences et engendrements tangibles, sur l’axe de la construction de l’humain dans l’homme. Dette à l’homme qui pressentit le dévoiement de la notion de Résistance au profit des pratiques terroristes.

Dette politique à l’homme qui perçut immédiatement dans l’après-guerre ce qui allait demeurer le point aveugle de la pensée de gauche, au moment même où Jean-Paul Sartre, lui, déclarait que « tout anticommuniste est un chien ».

Mais si aujourd’hui, il commence à devenir clair qui de Camus ou de Sartre a tenu la route au bilan de l’Histoire ; il demeure, hélas, que la confusion entre Terrorisme et Résistance hante toujours la doxa mass médiatique. Et c’est le brouillage contemporain de ces notions que je voudrais vous proposer de défaire aujourd’hui. En guise de Tribute à Albert Camus.

- 1.

Albert Camus notait dans un texte intitulé Sur une philosophie de l’expression paru pendant la guerre, en commentaire d’une étude de Brice Parain, Recherches sur la nature et les fonctions du langage : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde » ( A. CAMUS, 2006).

Camus réactualisait là la formule de Socrate dans le Phédon : « Une expression vicieuse ne détonne pas uniquement par rapport à cela même qu’elle exprime, mais cause encore du mal dans les âmes » Ma première observation portera donc sur l’entrée dans le champ sémantique du politique des notions de "terreur" et de "résistance".

D’après le Dictionnaire historique de la langue française, l’usage du mot "résistance" emprunté au latin resistere apparaît vers le milieu du 13ème siècle, dans le sens de s’arrêter, se tenir en faisant face. Faire obstacle à. S’opposer par la force à une personne qui fait usage de la force ou de moyens de contrainte spécialement dans le domaine de la guerre (moitié du 14ème siècle). Depuis le 16ème siècle, il s’emploie avec une valeur politique s’appliquant au fait de tenir tête à une autorité établie, à une limitation de sa liberté, et se dit de l’action de faire obstacle aux desseins de quelqu’un. Ce sens politique a donné, sous la Révolution française, l’expression "Droit de résistance à l’oppression", incluse dans la Déclaration des Droits de l’homme (1791). C’est dans ce fil que le mot s’applique à l’action menée par ceux qui s’opposèrent à l’occupation de leur pays durant la seconde guerre mondiale, et - par métonymie - qu’il s’emploie à l’ensemble des personnes (appelées résistants), organisations et mouvements participants à cette action.

Quant au terme de "terreur", qui désigne une peur extrême qui bouleverse et paralyse, on le trouve chez Corneille : "Attila, la terreur des mortels et le fléau de Dieu". Il se dit aussi d’un individu dangereux qui fait régner la terreur autour de lui. Mais c’est depuis la fin du 18ème siècle qu’il prend le sens de peur collective qu’on fait régner dans une population, un groupe, pour briser sa résistance. En désignant l’ensemble des mesures d’exception prises par le gouvernement révolutionnaire, depuis la chute des Girondins (juin93) jusqu’à celle de Robespierre, le 9 Thermidor (27 juillet 94). Robespierre l’avait définie ainsi : "la terreur n’est autre chose que la justice prompte, sévère, inflexible".

Le terme de "terrorisme" apparut dans la période qui suivit la chute de Robespierre et désigna la politique de terreur des années 93 - 94. Le mot prit le sens de l’emploi systématique de mesures d’exception, de la violence pour atteindre un but politique, de l’ensemble des actes de violence qu’une organisation exécute pour impressionner la population et créer un climat d’insécurité.

Terrorisme et Résistance sont donc entrés dans la sémantique politique moderne à la même période, par la Révolution française.

On retiendra néanmoins qu’ils viennent s’inscrire à deux moment distincts de la période révolutionnaire. "Résistance" s’inscrit avant l’élimination des Girondins, "terreur" est le fruit du Comité de Salut public jacobin. Pour la notion de résistance, tout est simple. Elle prend consistance dans le soubassement éthico - politique de la Révolution. Elle appartient à sa logique interne émancipatrice et anti - tyrannique. Elle est congruente à l’Universalisme et à l’Humanisme (l’amour du genre humain) de l’élan révolutionnaire de la première période. Pour la notion de terreur, les choses se compliquent, puisque c’est pour la supposée sauvegarde de la Révolution que les robespierristes reprennent à leur compte les attributs de la tyrannie telle qu’Aristote l’avait définie (La Politique) : "le premier but (des tyrans) et la fin qu’ils poursuivent est de briser le moral et la force de leurs sujets". Ce faisant un renversement se produit aux conséquences dramatiques. La tyrannie, pourvu qu’elle serve le dessein révolutionnaire, cesse d’être ce à quoi résister, mais devient un instrument de domination et d’oppression, blanchi par l’idéologie qu’elle est sensée servir.

Dans la tradition marxiste, on a souvent tenu le 9 thermidor, la chute de Robespierre, pour une sorte de restauration. En fait c’est la terreur robespierrienne qui restaure le dispositif de la tyrannie. Par ce biais, c’est l’ordre de la libido dominandi détourée par St Augustin, voire même du latrocinium, "le brigandage d’un désir sans frein et de la justice supprimée" qui est réintroduit massivement dans le principe révolutionnaire. Avec pour résultat, comme le dira plus tard fortement Benjamin Constant, qu’ "on immole à l’Être abstrait, les êtres réels, qu’on offre au peuple en masse, l’holocauste du peuple en détail".

Résistance et Terrorisme deviennent à partir de la Révolution française, deux modalités combattantes du projet politique "révolutionnaire", bien qu’elles soient en leur fondement antinomiques. La "résistance" sui generis fait objection et obstacle à la libido dominandi (même si, genre humain oblige, elle n’y échappe pas en partie, par exemple les rivalités entre groupes de résistants durant la seconde guerre mondiale, rivalités de prestige, d’ascendance, d’influences). La "terreur", elle, appartient pleinement à l’ordre de la domination et de la cruauté et contredit de facto les horizons émancipateurs de tout projet "libérateur". La terreur est la signature du principe de tyrannie. Elle est le signal anticipé de la politique à venir de ses tenants, quand bien même ceux-ci ne seraient pas encore parvenu à s’emparer des instruments étatiques du Pouvoir.

- 2.

Ma seconde observation portera sur l’évolution de la pratique terroriste depuis 1880, jusqu’à aujourd’hui.

On connaît l’histoire de Kalyayev qui servit de sujet à Albert Camus pour sa pièce "Les Justes" (A.CAMUS,1973). Kalyayev, qui devait tuer le Grand Duc Serge Alexandrovitch, ne lança pas sa bombe lors de sa première tentative parce que la victime désignée était accompagnée de sa famille et qu’il était mal de toute évidence de tuer des enfants. De même l’anarchiste italien Angiolilo n’abattit pas le premier ministre espagnol Canovas, pour les mêmes raisons, lorsque la première occasion se présenta.

Walter Laqueur dans son ouvrage sur Le Terrorisme (W. LAQUEUR, 1977) rapporte que Dora Brilliant, une des "Révolutionnaires sociaux" confessait qu’il était plus facile de mourir que de tuer. Et Michaël Walzer dans son livre Guerres justes et injustes (M. WALZER, 1999) relèvent d’autres exemples comparables, depuis l’IRA d’avant - guerre, jusqu’au Groupe Stern, avant l’indépendance d’Israël. Cela n’empêchait pas qu’on les appela déjà "terroristes". "C’était là, comme le commentait Walzer, une petite victoire pour les champions de l’ordre parmi lesquels l’usage de la terreur n’était pas inconnu". De fait il ne s’agissait pas de meurtres arbitraires, encore moins de meurtres de masse, mais d’assassinats politiques. Ce qui ne les exonéreraient pas du qualificatif éventuel de "terroristes", lorsqu’il s’agit d’actes menés dans des sociétés démocratiques. Selon Michaël Walzer, ils obéissaient alors à un code politique qui avait vu le jour dans la seconde moitié du XIXème siècle, et qui était à peu près similaire aux lois de la guerre élaborées à la même époque. Traités de "terroristes", leurs actes, de fait relevaient rarement du meurtre arbitraire, mais de l’assassinat politique.

Durant la Seconde Guerre Mondiale, au cours de laquelle s’établit le modèle pratique de la Résistance, on retrouve à peu près, chez celle - ci, les mêmes "codes politiques".

La Résistance combattait les soldats de l’occupation, organisait des attentats ou des sabotages contre les intérêts logistiques de l’adversaire, visant à leur désorganisation, cherchait à couper leurs lignes de communication (dynamitage des ponts, des voies ferrées, etc), et éventuellement à atteindre ses intérêts économiques. La Résistance évita autant que faire se peut d’atteindre des populations civiles. Les exemples ne manquent pas d’attaques avortées, en raison du risque d’implication des populations civiles.

M. Walzer analyse que tuer des soldats allemands à la façon dont le faisait la Résistance française par exemple relevait plutôt de l’assassinat politique. Il n’est pas sûr que la remarque vaille pour les grands groupes maquisards et partisans d’Europe centrale, des Balkans ou de Russie du Sud dont les actions s’apparentaient sinon relevaient strictement des formes de guerre. Bien évidemment, les actions de résistance, telles que soulignées ici, n’étaient pas traitées autrement que de "terroristes" par l’occupant nazi (cf. L’"Affiche Rouge"). Il y avait donc entre les groupes révolutionnaires "terroristes" (anarchistes français et italiens), Narodnaya Volya, ou Révolutionnaires Sociaux russes, dynamiteurs irlandais d’autrefois, et résistants de la Seconde Guerre Mondiale, une relative proximité. Proximité non d’idéologie, mais d’éthique pratique. Leurs actions contenaient, en elles - même, l’empreinte du motif de leur combat. Posant des limites à leurs actions, ils faisaient une distinction, qui avait une signification morale, entre les gens que l’on pouvait tuer et ceux que l’on ne pouvaient pas tuer, même par "accident".

- 3.

Ma troisième observation portera sur la constatation faite par Walter Laqueur, comme Michaël Walzer, d’un changement de nature, après la Seconde Guerre Mondiale, dans les pratiques se réclamant d’une perspective révolutionnaire.

Michaël Walzer écrit que "le terrorisme, au sens strict, le meurtre arbitraire de victimes innocentes, n’a émergé comme stratégie dans la lutte révolutionnaire qu’après la Seconde Guerre mondiale". C’est - à - dire, selon lui, "après être devenu un aspect de la guerre conventionnelle". Walter Laqueur attribue un même constat au fait, dit - il, qu’"au XXème siècle la vie humaine est devenue meilleure marché, qu’on a cru de plus en plus que la fin justifie les moyens et que de toute façon traiter les gens avec humanité était un préjugé bourgeois".

Le même auteur note que les Narodnaya Volya, les anarchistes français ou les dynamiteurs irlandais, n’auraient pas "enlevé des enfants et menacés de les tuer à défauts du payement d’une rançon. Ils n’auraient pas engagé des gens pour faire leur propre besogne, ou confier des colis contenant des explosifs à des touristes insoupçonnables, ou épousé et mis enceinte une femme pour la faire sauter avec le cadeau qu’elle emportait sur le vol Londres - Tel - Aviv". Il ajoute encore qu’"ils n’auraient pas attendu de gouvernements étrangers le versement d’une indemnité se chiffrant par millions de dollars pour une mission mercenaire accomplie. Ils n’auraient pas torturé, mutilé, violé, émasculé leurs victimes, ne se seraient pas lancé dans des massacres insensés dans leurs propres rangs". Enfin, il souligne qu’aucun des terroristes des années 60 -70, originaire d’Europe Occidentale, d’Amérique du Nord, du Japon, ou du Proche - Orient n’a été exécuté. Qu’ils ont eu de surcroît une bonne chance d’être relâchés avant d’avoir purgé leur peine, grâce aux menaces de leurs camarades sur les autorités, ou aux négociations secrètes avec leurs commanditaires. Les remarques, tant de Michaël Walzer que de Walter Laqueur, doivent être prises très au sérieux.

L’historien Georges Mosse, dans son livre De la Grande guerre au Totalitarisme (G. MOSSE, 1999) , identifie la "brutalisation" des sociétés occidentales consécutives à la massification de la mort lors déjà de la Première Guerre Mondiale. Qu’il y eut là une première cassure dans la Civilisation, avant la « rupture de Civilisation » (Zivilisationbruch) qu’a constitué le nazisme, nous pouvons en prendre la mesure en rappelant qu’en décembre1868 à St Petersbourg Les nations avancées réunies déclaraient que l’usage de projectiles explosifs en temps de guerre contre les civils et troupes d’infanterie relevait d’un crime contre l’humanité. Repérée également par l’historien Maurice Agulhon, dans la virilisation des emblèmes et des représentations allégoriques à l’amorce des futurs totalitarismes, il a, par ailleurs, dans L’Image de L’homme, l’invention de la virilité moderne(G. MOSSE, 1997), également identifié la construction d’un stéréotype hellénique de la virilité moderne, confluent avec cette "brutalisation", sinon un de ses amorceurs. De son côté, le sociologue Thorstein Veblen avait déjà, à la fin du XIXème siècle, repéré ce qu’il appela les survivances modernes de la prouesse barbare ; identifiant, en clinicien, la violence à peine amortie des mœurs et manières des milieux du capitalisme spéculatif des années 1880 - 1900, en quête d’argent, gloire et prestige.

Une trame de violence maillant petit à petit la Culture (comme "Psyché collective")en Occident, au rebours de la promesse de "Civilisation des Mœurs" que croyait pouvoir discerner, dans le mouvement de la modernité, Norbert Élias (N. ÉLIAS, 1973). Il se pourrait donc qu’au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, au résultat de l’empreinte des régimes totalitaires, fasciste, nazi et stalinien, et de leur gouvernements "terroristes", la "brutalisation" latente attrapée par Georges Mosse, après l’abîme d’épouvante que réalisa le "pousse au jouir" meurtrier nazi, ait achevé sa mutation en "criminalisation" rampante et contagieuse. En tout cas, les passages à l’acte extrêmes du nazisme prioritairement, et du stalinisme complémentairement, semblent avoir inscrit un trait indélébile dans les soubassements culturels contemporains de la modernité. Et, pour ce qui nous préoccupe ici : le radicalisme politique ; dans ses modus operandi et dans ses manières d’être au monde.

La politique de terreur, l’indistinction croissante des cibles, la maximalisation de l’assassinat politique vers le meurtre arbitraire, du meurtre arbitraire vers le "meurtre de masse", comme nouveau standard, après la Shoah, de l’extrémisme politique, avec l’approbation d’intellectuels progressistes engagés, signent ce glissement fatal. Pensons aux attentats en Israël, à ceux contre les tours de Manhattan, à celui récent contre Benazir Bhutto au Pakistan (130 morts), ou en Afganistan cette semaine contre une délégation parlementaire qui faucha des dizaines d’écoliers.

Il n’est évidemment pas exclu que ce glissement ait été facilité, conforté, voire amplifié, par les labyrinthes d’intrigues, coups tordus, cynismes, de la "guerre froide", et par le passage de la violence révolutionnaire au terrorisme directement d’État, ou instrumentalisé par des États sponsors (en général des pays du Bloc soviétique ou des pays du Moyen - Orient). Il m’a toujours paru étonnant, alors que le gauchisme, dans toutes ses tendances, trotskistes, maoïstes, anarchistes, se caractérisait par son antisoviétisme, que les groupes terroristes issus de cette mouvance ne s’en soient jamais pris à des cibles des Pays de l’Est. Cette absence était possiblement lisible comme le signal implicite d’une allégeance a minima opportuniste, sinon comme l’indice que ces groupes étaient une création directe de services actifs de ces pays.

Comme il n’est pas non plus exclu - qu’à l’occasion du conflit Israélo - Arabe -, formateurs du KGB et anciens SS exfiltrés après la guerre et reconvertis dans le conseil à certains services secrets de pays arabes, aient produit, en situation, la synthèse de leur "savoir - faire". Et l’aient dispensée aux candidats révolutionnaires venus chercher dans les camps des organisations palestiniennes le complément d’initiation qui leur faisait défaut. Il est notable, et pas sans conséquences, que se sont côtoyés, à cette époque, militants d’extrême gauche et militants néo - nazis, dans ces camps. Ces derniers, autour de l’antisionisme, ayant servi de "chaudron de sorcière" à l’amorce de cette chimère idéologique désignée aujourd’hui par brun - rouge.

Quant à la "manière d’être au monde", on retrouve la même forme d’"héroïsation de la violence" comme prouesse sociale que dans la pègre ou dans le nazisme. Le terroriste des années 70 s’est mué en cabotin de violence et affiche une posture de loisir. Il exhibe avantageusement les traits rémanents du comportement barbare. Ce même comportement épinglé par Thorstein Veblen et débusqué par lui derrière la comédie sociale de ce qu’il appela la Classe de Loisir (T. WEBLEN, 1970).

Logement dans des palaces, déplacements en jet mis à disposition par certains États, vie luxueuse et affranchie du travail,, comme le raconte Hans Joachim Klein (H.J. KLEIN, 1980), le terroriste "international", habillé en légitimité déclarative, dans l’espace public, du référent de "résistant" révolutionnaire à des États démocratiques décrétés "fascistes", est devenu, à cette période, pleinement un acteur dorénavant de l’ordre de la tyrannie, et ses actes relèvent exclusivement de la libido dominanti. La personnalité de Khaled Cheikh Mohammed, mégalomane sanguinaire, instigateur des attentats du 11 septembre, en témoigne encore. Seuls les petits "caves" de la politique ont pu en être les dupes.

C’est, sans doute, par ici, probablement, dans cette inexorable dérive, qu’il conviendrait de comprendre pour une part, la porosité ou la congruence entre groupes terroristes et "crime organisé". Et la conversion de nombreux mouvements révolutionnaires de par le monde en narco - guérillas (FARC, UCK, etc.) et narco - fondamentalistes. Le trafic de drogue est devenu le point de confluence des réseaux terroristes et des réseaux mafieux qui s’imitent en violence et s’interpénètrent en intérêt, et le point de fusion entre expression militante et menace criminelle.

(à suivre)

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