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Document : Le terrorisme et la perte du sens commun

jeudi 30 juin 2011, par MPCT

Exposé d’Hélène L’Heuillet à la Conférence "Aux sources du terrorisme" organisée à Paris par le MPCT le 12 mai 2011

Hélène L’Heuillet est Maître de conférence en philosophie à l’université de Paris-Sorbonne, psychanalyste et lauréate du Prix Gabriel Tarde de l’association française de criminologie.

Elle a publié "Aux sources du terrorisme, De la petite guerre aux attentats -suicides".

Le terrorisme et la perte du sens commun

Nous sommes à ce point habitués à entendre chaque jour qu’un attentat-suicide, le plus récemment au Maroc, a causé la mort que la portée et la signification de ces faits ne nous pose plus question : nous n’y voyons pas la marque d’actes de guerre. La mort d’Oussama Ben Laden a rappelé un moment les enjeux politiques du terrorisme comme forme contemporaine de la guerre, mais il n’est pas sûr qu’un tel événement réveille durablement le sens politique. Je voudrais rechercher avec vous les causes d’un engourdissement du politique dans lequel nous sommes parfois tous pris à notre insu. Pour cela, je voudrais examiner les hypothèses suivantes : le terrorisme brouille les notions politiques des sociétés réglées par des lois car il fait vaciller la différence de la guerre et du crime, de la victoire et de l’échec, de la parole et du silence, et sidère par le recours à l’attentat-suicide. Il me paraît nécessaire de décrire cette subversion des catégories politiques classiques par le terrorisme si l’on veut tenter ne se pas se laisser absorber dans cette confusion. Cette confusion comporte en effet pour conséquence une forme insidieuse de justification, grâce à laquelle le terrorisme effectue le pari de mobiliser les opinions.

Le terrorisme brouille les catégories politiques de la guerre et du crime

Le terrorisme ne fait pas seulement violence aux hommes qui meurent sous ses attaques, mais si ses cibles sont aussi les survivants, c’est qu’il s’attaque aux notions politiques et morales qui structurent les sociétés réglées par le droit. Le terrorisme est à la fois guerre et crime, sans pouvoir se résorber dans aucune de ces deux formes de violence connues et traversées par le droit. Le terrorisme détruit les catégories politiques car il semble que l’on puisse soutenir deux thèses contradictoires à son propos : « il n’est pas de l’ordre de la guerre, mais du crime », « il n’est pas de l’ordre du crime mais de la guerre ». Pour dépasser cette antinomie, il faut tenter de saisir de quelle mutation de la guerre le terrorisme participe. C’est de cette manière qu’il sera permis non seulement de dénoncer la rhétorique justificatrice du terrorisme mais également de comprendre comment celle-ci peut être opératoire. Il semble tout d’abord une forme de guerre en rupture avec les formes traditionnelles de la guerre. S’il semble spontanément impossible de ranger le terrorisme dans la catégorie de la guerre, c’est que la violence de la guerre est une violence normée, codifiée, encadrée, localisée. La guerre, par ces divers aspects, relève du droit. En ignorant les uniformes et les champs de bataille, la limite entre civils et combattants, la déclaration des buts de guerre, et même la propagande, le terrorisme semble la plus extrême dérégulation de la guerre. Il n’est donc pas étonnant que l’analyse politique de la guerre, quand elle prend pour objet le terrorisme, se convertisse en condamnation morale. La guerre traditionnelle ne transgresse l’impératif de ne pas tuer que pour préserver la vie, au moins celle des générations futures. Dans le terrorisme, la mort n’est plus un simple risque, une éventualité qu’il faut chercher à éviter, mais un instrument de la terreur, de l’horreur et de l’effroi. Chercher à se préserver de la mort, pour un combattant, c’est déjà ne pas céder à la violence débridée de la guerre. Le recours actuel à l’attentat-suicide transgresse cette limite qui conduit à reconnaître dans la mort le maître universel. La mort devient l’objet d’une vocation, d’une candidature. Elle est comme maîtrisée. Pour les terroristes islamistes d’aujourd’hui, l’amour de la vie relève d’une idolâtrie occidentale. L’élément politique qui constitue la spécificité de ce type de violence qu’est la guerre s’efface dans le terrorisme pour laisser place au crime. Mais chacun sait pourtant qu’on ne peut réduire le terrorisme un crime de droit commun. Sa signification excède en effet celle du crime, notamment parce que, que nous l’approuvions ou non, à l’instar des faits d’armes classiques, il fait lien social — ce qui n’est pas le cas du crime. On ne peut faire fi du fait que les terroristes se définissent comme des combattants. Et c’est le politique que l’on rencontre pour tenter de caractériser l’acte terroriste. En effet, la disparition, dans le terrorisme actuel, de toute zone d’immunité, la contestation de toute notion de victime innocente dans les grands attentats qui attaquent des trains, des magasins, ou des tours consacrées à l’activité professionnelle, conduisent à considérer qu’on a affaire à une tyrannie, ou au totalitarisme qui sont des types de politiques proprement belliqueuses. Ce qui justifie un tel rapprochement est en effet l’usage de crainte. Celle-ci constitue le ressort de la tyrannie depuis la philosophie politique classique. Dans les guerres conventionnelles, il y a de la peur, mais cette peur est une conséquence de la guerre ; c’est la raison pour laquelle le courage apparaît traditionnellement comme la vertu du guerrier. Dans ces guerres inter-étatiques, les civils ont peur pour les leurs plus que pour eux-mêmes. Si la guerre cesse, la peur disparaît. De même, quand on exerce certaines fonctions politiques ou économiques, on peut se savoir menacé par des mouvements terroristes révolutionnaires, mais si on cesse d’exercer ces fonctions, la menace aussi cesse, et la peur avec elle. Le terrorisme actuel invente une menace durable, parce que la peur n’est plus seulement un effet mais une cause. Dès lors, rien, par définition ne doit pouvoir l’arrêter. Comme dans la tyrannie et le totalitarisme, il s’agit bien d’agir sur les êtres par la peur. Avant même le corps devenu bombe du terroriste, l’arme de celui-ci est le psychisme individuel. Les survivants sont les vraies cibles, terrorisées dans l’attente anxieuse de ce qui ne peut leur arriver que par hasard et au moment où elles s’y attendront le moins. Néanmoins, on ne peut résorber entièrement le terrorisme dans la politique. Il est certes totalitaire et tyrannique d’élargir la zone de vulnérabilité en politisant des cibles qui n’ont pas à l’être. Mais cela vaut pour toutes les formes de terrorisme, d’Action directe qui tenait un chef d’entreprise pour un agent politique de l’impérialisme, à Al-Qaïda qui considère tous les occidentaux pour des américains. Les attentats-suicides ont la spécificité de conférer à des actes terroristes la dimension d’actes de guerre. Au Moyen-Orient, ils pèsent sur les négociations de paix ; quant au 11 septembre, il a rivalisé avec les opérations les plus meurtrières qu’aient connues les guerres, et la mort de Ben Laden témoigne bien qu’on avait affaire à un ennemi en guerre et non à un simple criminel de droit commun. Qu’il emprunte au crime et à la tyrannie ne signifie donc pas que le terrorisme n’est pas une forme de guerre, mais qu’il est un type de guerre qui ne respecte pas les lois de la guerre. Selon sa définition juridique, la guerre doit passer par la médiation d’un État. Mais la transgression des lois de la guerre et l’abandon de la médiation étatique, volontaire dans le terrorisme, ne signifie pas qu’il n’y a pas pour autant guerre. Dès lors que quelqu’un pose un autre comme son ennemi, il y a guerre. Le terrorisme mise sur la confusion des genres, et l’abandon du but traditionnel de la guerre.

L’échec et la victoire

Pour mobiliser l’opinion, le terrorisme tente en effet de s’appuyer sur la rupture avec le but clausewitzien qui avait toujours été celui de la guerre, la victoire. Le terrorisme relève de la stratégie de l’échec. C’est ce nihilisme de structure qui brouille toute approche en termes de droit, comme si le consentement délibéré des terroristes à leur perte témoignait en soi de la justice de la cause. Le terrorisme actuel emprunte au terrorisme des guerres de libération nationale, mais transpose l’échec de l’ordre de la tactique à celui de la stratégie. Le terrorisme actuel, dans sa pointe la plus avancée qu’est Al-Qaïda, n’a pas de finalité nationale. Transnational dans son recrutement, le mouvement fondé par Ben Laden et les organisations qui se réclament de son exemple, toujours vivantes après la mort de celui-ci, n’usent de la rhétorique nationale que de manière instrumentale et circonstanciée. Le but en lui-même n’est pas nationaliste. La stratégie de l’échec n’en est que plus radicale. Si les véritables cibles des terroristes sont les survivants, il n’est plus nécessaire de gagner pour gagner. Jouer le tout pour le tout, jouer son va-tout, c’est n’avoir rien à perdre, et miser sur le rien, qui, pris ainsi, est toujours gagnant. On ne peut dire que les terroristes du 11 septembre aient perdu en ratant la Maison blanche — ou le Capitole. Ils ne cessent de répéter qu’on ne perd rien pour attendre, et ils ont gagné de faire régner l’attente anxieuse qui est un élément nécessaire de la terreur. Plus qu’un quelconque gain, militaire, ce qui est visé, c’est la déstabilisation des sociétés attaquées. En ne cherchant pas la victoire par le moyen traditionnel de l’écrasement des forces armées de l’ennemi, le terrorisme réussit à se faire passer pour une arme comme une autre, l’arme de faibles, qui n’auraient les moyens que de payer du prix de leur vie la guerre qu’ils mènent. Mais la notion même d’arme des faibles constitue déjà une excuse au terrorisme, qui accrédite qu’on puisse faire en politique l’économie de la négociation et de la parole. Le terrorisme fascine comme les guerres ont toujours fasciné. Mais cette fascination n’a plus à voir avec la gloire ou le prestige — qui relève de la symbolisation de la force — laquelle n’est plus nécessaire, de moins en moins dans les actes terroristes : c’est la fascination pour le rien qui fascine dans le terrorisme, fascination qui éveille la tentation nihiliste de la destruction, et la pulsion de mort. Dans la guerre classique, la pulsion de mort est médiée par l’État et ses commandements, par les négociations qui en constituent l’horizon. Le recours à l’attentat-suicide dans le terrorisme actuel engage une finalité qui n’est ni celle de la guerre ni celle du partisan, mais qui est à rigoureusement parler nihiliste car il excède même la dimension du chantage en mettant la mort en jeu. Le terrorisme actuel est encore au-delà de la guerre d’anéantissement révolutionnaire. C’est une guerre sans fin, puisque ce qui a été engagé est sans espoir de retour. Un tel terrorisme n’est plus limité par un but. Son programme peut rester flou, ce qui atteste de la manière nihiliste d’envisager la politique : quand il y a but mais pas programme, chacun peut s’autoriser au pire et ne pas se satisfaire d’une limite dans l’atteinte de ce but qui, en l’absence de programme, demeure indéterminé. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’argument du désespoir, présent dans tout recours au terrorisme. L’usage du désespoir sert à ruiner à l’avance toute négociation, tout échange de parole, tout programme pour le lendemain.

La parole et le silence

S’il en est ainsi, c’est en raison de la tentative de congédier le langage. Les anarchistes sont les premiers à théoriser la propagande par les actes, ou par le fait, qui constitue le fondement —devenu implicite — de toute doctrine terroriste. Le message de la terreur n’est efficace qu’à se passer de mots. Il porte en faisant l’économie des médiations, en tout premier lieu de celles du langage. Faire l’économie des médiations du langage conduit aussi changer la nature de l’action, qui, à se passer de médiations, devient « directe » : toute action terroriste est « action directe » qui refuse les voies indirectes de la politique ou de la guerre classique. C’est à la source nihiliste que les premiers anarchistes terroristes vont chercher le ressort de l’action directe, et si cela persiste, c’est pour une raison de logique. Pour en venir ainsi à l’action directe, il ne faut pas s’en tenir à une critique de la politique habituelle. Et pour cela, il faut que soit changées la nature et la fonction de la négation : il faut que celle-ci devienne une négation totale, absolue, qui abrase les différences et réalise l’économie des détours, des objections, des démonstrations. Bref, c’est la dimension symbolique de la négation, pourtant traditionnelle et commune, et indispensable au fonctionnement du langage, qui est récusée. C’est en raison de ce fonctionnement de la négation que les grandes catégories politiques qui structurent notre pensée apparaissent comme brouillées. Le terrorisme ne peut bien entendu pas se passer complètement du langage. Mais, en dépendant de la presse écrite pour assurer la connaissance de ses actes, le terrorisme du XIXè siècle, le terrorisme de l’assassinat politique, était encore obligé d’en passer par de véritables médiations langagières, ce qui le bridait dans ses actes, et lui imposait une limite à ne pas dépasser — par exemple épargner les enfants qui accompagnent le grand duc Serge comme il est relaté dans Les Justes de Camus conformément à la réalité historique. Aujourd’hui, il en va tout autrement, et c’est par le spectacle et la répercussion sur Internet que le terrorisme exerce la propagande par les actes. Il est au plus près de ce projet de se passer du langage et donc d’avoir à rendre compte de ses actes. Le terrorisme contemporain requiert l’élément du spectacle devenu encore plus direct sur Internet qu’à la télévision. Le terrorisme n’est pas seulement une guerre érigée en spectacle — car on a pu dire que cela n’est pas faux de la guerre conventionnelle non plus — mais c’est une forme de guerre qui permet l’individualisation de la terreur. Grâce au direct, chacun peut faire chez soi l’expérience de la terreur. Et ce n’est pas rien dans la diffusion de l’enthousiasme terroriste.

La sidération pour l’attentat-suicide

C’est pour cela que la mort, désymbolisée et renvoyée au réel, négation suprême, peut faire l’objet d’une vocation qui aspire le terroriste. Quand la négation n’impose plus sa marque sur les choses humaines, mais est voulue pour elle-même, comme mort, jouissant d’une valeur supérieure à la vie, tout ce qui est de l’ordre du « direct » en lui-même fait l’objet d’un goût spécifique. La guerre classique maintient le rapport à l’Autre : il faut encore un autre, ouvrant sur la dimension de l’altérité, pour recevoir le coup mortel. Quand il ne vient plus que de soi, et que c’est un corps explosé qui sert tuer, ou des victimes qui servent à tuer d’autres victimes (comme dans le cas des avions jetés sur le World Trade Center), la dimension de l’Autre s’éclipse faisant émerger ce que le psychanalyste Jean-Pierre Lebrun nomme « la perversion ordinaire ». L’usage de la mort volontaire comme arme de mort et de terreur vise à imputer à l’Autre la responsabilité de sa propre mort, produisant ainsi une justification insidieuse du terrorisme. Les premiers attentats-suicide du type de ceux que nous connaissons ont été perpétrés par le Hezbollah en 1983. Mais auparavant, L’attentat de Lod en 1972 avait été conçu comme un attentat suicide par Fusako Shigenobu, la « reine rouge », chef de l’armée rouge japonaise. Certes, il était encore possible d’échapper à la mort (un terroriste, trop rapidement arrêté, a survécu) parce que le suicide était encore scindé du meurtre, mais les terroristes avaient mission de se suicider et de détruire les moyens de les identifier juste après l’attaque. En faisant coïncider suicide et meurtre, les bombes humaines témoignent d’un engagement dans destruction, qui attend tout de la catastrophe, tout du rien. Il n’est pas étonnant qu’un discours religieux d’immortalité habille l’acte. C’est en effet de structure. Le spectacle de la mort de l’autre produit l’illusion de l’immortalité. Contre tout argument du désespoir, l’attentat-suicide est une technologie terrorisante. Il réalise une économie de moyens propre à décupler la terreur. Le suicide est une arme de destruction massive, car quand on se fait soi-même arme, ou qu’on fait de ses victimes des armes, tout est possible. En tant que guerre psychologique, le terrorisme de l’attentat-suicide a affiné les moyens de provoquer la terreur au moyen de la mort volontaire. Les Kamikazes japonais avaient inventé l’explosion en plein vol avec leur avion, mais les « kamikazes » d’aujourd’hui, les bombes humaines, mêlent la terreur et à horreur et à la révulsion en usant comme arme psychologique du mépris de l’intégrité du cadavre humain. Le combat n’est plus un corps à corps, puisque le corps lui-même n’est plus.

Conclusion :

Si c’est le terrorisme islamiste qui a inventé l’attentat-suicide, rien n’indique qu’il lui est indissolublement attaché. Les tigres tamouls, dont l’idéologie était laïque l’ont pratiqué. Il témoigne d’une transgression de la limite qu’impose en principe la peur de la guerre. Déjà Clausewitz considérait que le peuple en armes rendait possible la montée aux extrêmes. C’est toujours un élément de la rhétorique terroriste que de prétendre incarner les peuples, parler en leur nom et leur faire croire qu’ils n’ont pas d’autre choix, dans un conflit, que d’exprimer toute leur violence. Remarquable à ce titre est, dans la doctrine d’Al-Qaida, la notion de Jihad populaire. Dans l’islam traditionnel, le Jihad n’est pas populaire. Les docteurs de la loi, les oulemas, doivent l’autoriser et ils l’encadrent. Décréter le Jihad populaire, c’est dire que chaque individu peut prendre la décision du Jihad. Ainsi celui-ci prétend-il mobiliser les masses et user de l’énergie populaire. Reste à savoir dans quelle mesure c’est une réussite. Sans préjuger de l’avenir, on a pu remarquer que les mouvements révolutionnaires de l’hiver dernier n’étaient pas nihilistes, et la chute de Ben Laden est peut être un effet du démenti que les opinions arabes ont offert au pari terroriste. Néanmoins, le terrorisme, comme structure, ne disparaît pas avec un échec, puisque c’est sur l’échec même qu’il prend appui.

Hélène L’Heuillet

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