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Tribune libre : LES MESSAGÈRES DE L´ENFER (I)

dimanche 5 juillet 2009, par MPCT

Nous publions en tribune libre l’article de l’universitaire Gérard Lehmann.

Il donne au procès intenté par Nicole Guiraud à FR 3 un éclairage précieux.

Aucune cause ne justifie la mort de l´innocent.

Si je peux comprendre le combattant d´une libération,

je n´ai que dégoût devant le tueur d´enfants.

Albert Camus

Le 26 janvier 2008, en fin de soirée, France 3 présentait dans le cadre de sa série Passé sous silence un documentaire : Les porteuses de feu de la réalisatrice algérienne Faouzia Fekiri. Le documentaire est constitué principalement par des interviews de femmes terroristes, entrecoupées d´extraits du film de Ponte Corvo La bataille d´Alger et de commentaires de l´ex-sous officier Le Cloarec. Les attentats eurent lieu dans des lieux publics : arrêts d´autobus, cinémas. cafés, stades, et firent de nombreuses victimes, des innocents, dans la population algéroise, sans distinction de religion, d´âge ou de sexe (en quatorze mois selon Maurice Faivre, 314 morts et 917 blessés). De juin à août 1956, seulement, on compte 150 attentats terroristes en Alger. Le but avéré de ces attentats pour le FLN était de créer un climat de terreur, de creuser un fossé de haine entre les communautés, d´attirer l´attention des médias français, de l´opinion internationale, et notamment à l´ONU, d´affirmer la puissance, dans la capitale, du FLN. Il s´agissait d´une stratégie délibérée misant sur le sacrifice de l´innocence.

L´émission provoque de nombreuses protestations de personnes privées mais aussi d´associations ; à la suite de quoi le Médiateur de France Télévisions Alain Le Garrec propose dans le cadre de la série La Télé et vous une émission : La télévision doit-elle réveiller les blessures de l´histoire ?

Et ce 8 juillet 2009, l´une des victimes de ces attentats, Nicole Guiraud, estimant avoir été atteinte dans sa dignité de victime, assigne France 3, la société de production BCF et la réalisatrice Faouzia Fekiri devant le Tribunal de Grande Instance de Paris.

Voilà, résumé en quelques phrases sèches, l´évocation de ce qui constitua un événement important du conflit algérien et fut à l´origine de ce que l´on appelle ordinairement la bataille d´Alger.

Comme si je condamnais le terrorisme !

Sartre

Que se passe-t-il dans le film de Faouzia Fekiri ? La caméra s´attarde aux gros plans, à des visages, à des paroles, à des personnalités, à des familles : focalisation de la caméra sur le sujet, sur l´auteur, sur l´héroïne, sur le détail de l´exploit, sur la motivation. C´est humain, c´est vivant. C´est merveilleusement intime. Le but, la cible sont l´objet d´un plan large, mots des titres des journaux, images d´une fiction, celle de Pontecorvo, coproduit avec l´assassin en chef Yacef Saadi, en noir et blanc : le rouge ferait désordre et la couleur un peu trop vrai. Des victimes il n´est question que globalement, discrètement. Car en réalité, contre qui, contre quoi se battent ces jeunes-filles ? Il s´agit d´affronter par les armes l´armée française, car l´adversaire est constitué par l´armée et par une partie de la population française, les extrémistes (Z. Drif). L´objet s´éloigne, se perd dans le flou d´une généralité : il ne s´agit pas d´enfants, de femmes, de familles, de civils, il ne s´agit pas de paroles, de gros-plans sur des visages ou des corps. Plus tard dans l´interview, Z. Drif parle de sauver des vies ! Quelle impudence de la part de cette porteuse de mort, de ce bourreau (dommage que bourreau ne puisse se mettre au féminin), de civils innocents ! Mais qu´importe, ce sont bien là des paroles de vérité, la vérité d´une criminelle, et il est bon qu´on la présente telle qu´elle se donne, et même avec le sourire et la satisfaction du travail bien fait, décrit dans les plus humbles détails.

Mais il incombait alors de dire, et là je pense à la réalisatrice et je pense à la rédaction de FR3, que cette vérité-là avait un pendant, qu´il y avait un autre son de cloche, que l´on devait à la victime une parole, un visage, un sentiment, le droit d´expression, et tout simplement, le droit à l´existence, le simple droit de paraître comme victime, de déchirer le voile de l´abstraction et de la généralisation, le droit de questionner : j´étais là. Pourquoi moi ?

Je n´aurais pas demandé à ces terroristes d´exprimer des regrets, puisqu´elle ne regrettaient rien et qu´elles se glorifiaient du crime. Je n´aurais pas eu la prétention de les mettre face à leurs victimes. Elles l´auraient refusé, avec leur souci de garder la vedette. J´aurais laissé les choses en l´état, dans leur lumière crue.

Je n´aurais pas demandé à Faouzia Fekiri de s´adresser à Nicole Guiraud pour lui donner un visage et une voix, puisque ce visage et cette voix lui auraient été insupportables comme le sont le visage et la voix de l´innocence face au bourreau, face aux complices du bourreau que sont leurs thuriféraires.

J´aurais espéré en revanche, de la part de la rédaction de France 3, une réflexion sur l´orientation idéologique du documentaire, sur une évaluation de sa portée affective, et sur l´opportunité qu´il y aurait, tout en respectant la liberté de la réalisatrice, de recadrer ce documentaire. Il suffisait d´organiser un débat, de donner une voix et un visage aux victimes. La liberté d´expression aurait été respectée. France 3 a choisi de ne pas le faire. Ce choix a une signification qui n´est pas innocente .

Si cette négation est avant tout celle d´une réalité, celle du sang versé, des vies supprimées ou détruites, elle développe une argumentation, elle rationalise et elle banalise le mal, bien évidemment. Au bout de cette justification du crime commis contre des victimes, se détache en filigrane la question de savoir si, au bout du compte, il n´y aurait pas la responsabilité collective d´une communauté, enfants compris, et cela est grave. La négation, écrit Yves Ternon dans Au siècle du génocide, révèle une pratique dont le premier principe est la mise en question de l´innocence des victimes. Or mettre en question l´innocence des victimes est en relation directe avec l´idée d´une culpabilité collective.

J´ai plusieurs fois souhaité et l´ai exprimé par écrit, dans les semaines ayant suivi la diffusion du film, que les différents responsables de Fr 3, que Faouzia Fekiri expriment simplement qu´aucune raison au monde ne peut justifier le sacrifice délibéré de civils innocents, en aucun temps, en aucun lieu.

Je n´ai pas eu l´honneur d´une réponse jusqu´à présent.

La technique utilisée par Faouzia Fekiri est simple et efficace : le crime est présenté comme exploit, la criminelle comme héroïne, et la victime n´est plus qu´un objet symbolique chargé de tous les péchés du monde. La dialectique du mal est ainsi inversée. Le caractère héroïque du terrorisme exige dans ce cas précis l´occultation de la victime.

On pourra certes nous rétorquer, et non sans raison, qu´il faut replacer le terrorisme dans le contexte de l´époque, dans le contexte intellectuel français, et qu´après tout, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Maurice Merleau-Ponty, Frantz Fanon justifiaient le terrorisme comme la seule alternative à l´oppression coloniale, et qu´ils trouvaient dans le monde intellectuel de l´époque de nombreux soutiens et que ce soutien allait jusqu´à une aide directe, celle des porteurs de valises, et qu´en Algérie même un Timsit fabriquait les bombes du terrorisme algérois. Force est bien de reconnaître que l´argument est de poids, je le reconnais. J´en donnerai deux exemples, parmi d´autres. Souvenons-nous, nous sommes en pleine période mondiale de décolonisation, de tiers-mondisme, de panarabisme, de panislamisme et de guerre froide. Nasser règne au Caire.

Écoutons Simone de Beauvoir dans La force des choses, à propos de l´affaire Ben Saddok. Ben Saddok, tueur du FLN, assassine en plein Paris Ali Chekkal, ancien vice-président de l´Assemblée Algérienne. Cour d´Assises : Me. Stibbe, avocat de Ben Saddok, cite à la barre des témoins Germaine Tillon, Sartre et Camus en faveur d´un homme à propos de qui Simone de Beauvoir écrivait : il avait accompli un acte analogue à ce que, pendant la résistance on appelait héroïques. Simone de Beauvoir traite la victime de plus important des collabos algériens, et Sartre transforme Chekkal en Chacal. La conclusion du récit est intéressante :

Pour se consoler de la tension à laquelle toute la journée il avait été soumis, Sartre but du whisky. [...] Bientôt il tomba dans une morosité furieuse : ”dire que j´ai fait l´éloge de Chekkal ! Et j´ai parlé contre le terrorisme : comme si je condamnais le terrorisme ! Tout ça pour plaire aux poujadistes du jury ! Vous vous rendez compte ?"

Le dépit, la rage lui mettaient les larmes aux yeux.

La phrase sans doute la plus célèbre de Sartre pendant la guerre d´Algérie, se trouve dans sa préface à l´ouvrage de Frantz Fanon Les damnés de la terre :

"En le premier temps de la révolte, il faut tirer. Abattre un Européen, c´est faire d´une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre".

Cette phrase souvent citée retient l´attention par son caractère violent d´incitation au meurtre, mais l´on passe un peu vite sur le mot d´Européen. Or il faut bien saisir la véritable portée du terme et de l´injonction : l´Européen anonyme, parce qu’il est solidairement responsable, renvoie à la notion de collectivité, de collectivité coupable et conséquemment digne d´être dûment sanctionnée. Sartre diabolise une collectivité, la désigne au sacrifice expiatoire de caractère thérapeutique. Nous voilà plongés dans la symbolique du bouc émissaire. Voilà une logique de la psychose, telle qu’Ionesco l´exprime en un raccourci saisissant, dans La leçon, au moment où le professeur vient d´assassiner son élève : C´est bien fait. Ça fait du bien.

Gérard Lehmann

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