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Extraits de la Conférence internationale "Le terrorisme contre les droits humains universels" (II) : Interventions de Lise Haddad et Luca Guglielminetti

vendredi 16 janvier 2009, par MPCT

Nous poursuivons la publication des extraits de la Conférence Internationale du 23 novembre 2008 avec l’introduction faite au nom du MPCT par Lise Haddad, philosophe, présidente de la table ronde "Quelles attaques de l’universel ?" et l’intervention de Luca Guglielminetti au nom de notre partenaire Associazione Italiana Vittime del Terrorismo (AIVITER) dans la table ronde "Des victimes prennent la parole", présidée par le Dr Richard Rossin.

Le terrorisme et les droits de l’homme

Lise Haddad, philosophe

- La simple expression « droits de l’homme » véhicule au moins deux idées. D’abord celle de l’homme, c’est-à-dire celle de l’humanité au sens extensif : tous les hommes et toutes les femmes quels que soient leur âge, leur nationalité, leur religion, leurs choix. Et puis l’idée de droit, c’est-à-dire l’idée que les relations intersubjectives soient médiatisées par une norme établie au nom de principes universels donc vrais partout et tout le temps. Et dés lors une question se pose, comment en effet imaginer un système juridique qui vaille partout alors que les systèmes de valeurs des groupes humains diffèrent selon les lieux et selon les époques ?

Ce n’est pas un droit qui peut l’emporter sur les autres mais l’idée même de droit et c’est là que l’on voit que ces deux idées, celle d’humanité et celle de droit sont liées. L’humanité et cette fois plus seulement au sens extensif de l’ensemble des êtres humains mais au sens d’une qualité qui exige de chacun qu’il soit un peu plus que lui-même afin de rendre possible une vie sociale dans le respect de soi et dans le respect d’autrui a besoin de l’établissement de conventions pour réguler les interactions. Et là, quels que soient les choix de chacun, les valeurs auxquelles il adhère, les coutumes qui sont les siennes, il doit maintenir la possibilité d’un échange avec l’autre dans des procédure éthiques de discussion, dans l’idée que quelques soient les différents, les divergences, la confrontation des idées aura pour objectif de faire progresser chacun des interlocuteurs.

- Les droits de l’homme, c’est la possibilité de réunir l’humanité dans le respect réciproque et dans l’idée que l’humanité se forge et se maintient grâce à ce respect de normes de discussion et dans l’échange constant. Ce projet n’est réalisable que grâce au préalable que tous les individus sont solidaires dans l’espoir de parvenir à un accord ou au moins à un compromis rendant la coexistence possible.

Que se passe-t-il quand un individu ou un groupe a recours au terrorisme pour faire prévaloir sa position ? D’emblée il apparaît que le terrorisme fait exploser l’idée même de droits de l’homme. D’abord parce qu’il assassine des être humains dont le premier droit consiste à pouvoir vivre, et à pouvoir vivre en sécurité. Mais pas seulement pour cette raison. Le terrorisme essaie de s’imposer par la terreur, il nie donc le principe évoqué plus tôt de libre adhésion à une discussion, à un échange dans lequel chaque partie pourrait affiner son point de vue et s’enrichir de celui de l’autre.

En tuant ses interlocuteurs, au propre comme au figuré puisqu’il s’agit de modifier l’équilibre des forces par la violence et par la terreur, le terrorisme essaie d’annihiler l’autre dans son existence et même dans son principe. Au lieu de la rencontre de deux univers que constitue chaque véritable échange humain, il impose la défiguration, dans ce déchaînement de violence aveugle, comme la tête de gorgone, il pétrifie ses adversaires en offrant à chacun l’image anticipée de sa propre mort. Il importe de bien comprendre que quelle que soit l’idée défendue par les terroristes, elle ne peut pas être considérée comme un point de vue possible puisqu’elle nie les conditions mêmes d’un débat dans lequel des points de vue différents seraient exposés .

- Toute cette journée, différents spécialistes, psychologues, psychanalystes, analystes politiques, juristes représentants d’associations des droits de l’homme, ou du droit des victimes ou de la lutte contre les ségrégations et j’en oublie, vont se succéder pour tenter d’analyser des situations complexes, des échanges auront lieu entre eux et avec la salle toujours dans cette idée de respect et d’écoute des différentes positions et pour mettre en œuvre ce principe de discussion qui établit et fortifie le lien social, le seul capable de résister à toutes les barbaries.


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ITALIANO http://www.vittimeterrorismo.it/ini...

Intervention de Luca Guglielminetti

Responsable des Relations Internationales de AIVITER

- Au nom de l’association italienne des victimes du terrorisme et de son président, Dante Notaristefano, j’apporte les vœux et les remerciements reconnaissants au « Mouvement pour la paix et contre le terrorisme » pour cette invitation à participer à cette conférence, et à Huguette Chomski Magnis pour l’énorme travail dans lequel elle s’est investie dans le but de tisser et de lancer un réseau d’associations sous le commun dénominateur de la lutte contre le terrorisme.

Je dois dire, tout d’abord que bien que m’exprimant en cette séance dédiée à la voix des victimes, je ne suis personnellement ni une victime ni de la famille d’une victime du terrorisme. Pourtant depuis 2002 j’ai activement participé à l’association que je représente ici pour la communication, la pédagogie et les relations internationales. Ce que je soumet ici à votre attention, ne ressort que d’une évaluation toute personnelle, qui cependant a mûri au contact des victimes et de leurs problèmes et avec les dirigeants de l’Association.

- La voix des victimes a le droit de faire entendre ses griefs qui sont d’une nature autrement plus profonde que celle qui émane de tout citoyen en tout pays libre. Une profondeur qui résulte d’un fait simple et manifeste : Les victimes n’ont pas accès à la parole, et la voix des survivants blessés et de leur famille est brouillée en raison d’un dommage presque impossible à surmonter, comme cela arrive aussi parfois aux lésions infligées à leurs corps et à leur âme

En vérité, c’est de cette constatation qu’émane l’interrogation que je veux soumettre à notre réflexion collective. Comment est-il possible de trouver un équilibre entre le souvenir des crimes des ex-terroristes, qui sont vivants et libres d’écrire, et celui de leurs victimes, si ceux-ci sont morts ou si leur voix a été affaiblie ou rendue muette par ce méfait. Il est probable que cette question concerne surtout les pays qui tels l’Espagne et l’Irlande qui, en plus de l’Italie ont fait l’expérience d’un certain type de terrorisme : celui qui peut compter sur une plus ou moins large sympathie idéologique de la part de l’opinion publique et de l’intelligentsia. Mais, l’augmentation des communautés arabes en Europe font de ce problème une question immédiate dans le contexte du terrorisme d’inspiration islamiste.

- Afin de mieux expliquer le problème du souvenir, je vais faire référence à la pensée d’un philologue de l’Université de Turin qui a récemment édité des lettres de prison des terroristes qui ont attaqué Aldo Moro, Président de Démocratie Chrétienne, plusieurs fois Premier Ministre, enlevé et tué ensuite par les Brigades Rouges en 1978.

Miguel Gotor dans Lettere dalla prigiona écrit : Le système de la mémoire (des ex-terroristes)co-existe avec le désagréable privilège qui consiste dans le fait que le « témoin intégral », Aldo Moro , est bien incapable d’exprimer ses propres souvenirs, puisqu’il n’a pas survécu à l’abîme dans lequel il s’est trouvé projeté, perdant ainsi tous ses droits à s’exprimer. C’est pour cette raison que ses ex-geôliers sont en position de le maintenir en prison aujourd’hui au moyen d’une utilisation instrumentalisée de la mémoire. Utilisation qui est nécessairement fonctionnelle pour les besoins courants (judiciaires, politiques, moraux, psychologiques et religieux) d’hommes libres ou en recherche de liberté, mais ne l’est en aucun cas pour une reconstruction historique de ce qui s’est passé, d’un passé sur lequel ils vont exercer une dictature monopolistique et paradoxale du témoignage.

Cette dictature a une conséquence néfaste pour les survivants et leurs familles, car aujourd’hui il se trouvent dans la condition de prisonniers, et pas les ex-terroristes. Prisonniers d’autant plus marqués par la souffrance d’une reprise régulière de la fausse représentation des faits à l’occasion de l’édition de chaque article de presse ou de livre par les terroristes d’hier ou par leurs idéologues.

- Le fondateur et président de notre association , Maurizio Puddu, qui a été blessé à la jambe par les Brigades Rouges à l’entrée de sa maison à Turin en 1977 a écrit : « Il est vraiment désagréable d’entendre aujourd’hui de nouvelles interprétations qui en vérité ne font qu’altérer les faits et leur incontestable valeur. » De là il ressort que les victimes du terrorisme et leurs familles ne peuvent jouir de la possibilité d’imaginer l’avenir : trop de choses restées dans l’ombre pèsent sur leurs épaules et voilent une vérité comprimée par la dictature du témoignage. Cette époque, commodément dénommée « années de plomb » se voit ainsi empêchée d’entrer dans l’Histoire, « par le fait que tant de vérités lui font défaut, trop de responsabilités n’ont pas été établies clairement, trop de gens attendent encore que justice soit faite ; et le débat reste pollué par les convenances et les auto-défenses y compris celles relatives aux générations, » c’est-ce qu’écrit Mario Calabrese, fils de Luigi, qui fut assassiné à Milan en 1972.

Cette dictature de la mémoire a de plus été amplifiée par la logique des groupes de médias. Mario Calabrese observe encore, dans son livre, Spingendo la notte più in là, que « l’inégalité de traitement entre celui qui tue et celui qui est tué est irrémédiable, car elle augmente continuellement avec les années par le fait que l’assassin écrit ses mémoires, est interviewé par les télévisions, participe à certains films, se retrouve à des postes à responsabilité, alors que personne ne demandera à la veuve d’un caporal comment elle vit privée de son mari, si des enfants ont fait l’expérience d’une enfance d’orphelin, si le passage du temps a calmé les blessures, la douleur, la peine.

- Pour comprendre la dictature de la mémoire, il faut se pencher sur la genèse du terrorisme dans notre pays et tenter de cerner l’origine de cette large sympathie idéologique de l’opinion publique et de l’intelligentsia pour la subversion de l’ordre constitutionnel de l’état que j’ai esquissé au début de ce discours. « Il ne faut pas oublier le milieu culturel de l’époque, ses enseignements et ceux qui les enseignaient . Laissez moi rappeler encore ce qui a pu être dit à ce propos, notamment dans ces années terribles, lors d’un meeting de juristes italiens et allemands , par un sociologue allemand, Kielmansegg. Le sujet de ce meeting était la RAF en Allemagne et les BR (Brigades Rouges) en Italie, et l’une des estimations issues des débats a été que le phénomène des Brigades Rouges était plus isolé en Allemagne qu’en Italie, à tel point qu’en Italie, autour de la terreur rouge, une atmosphère culturelle assez favorable ou tout moins propice a pris forme : une « mode » ou « tendance » culturelle, largement répandue surtout dans les cercles intellectuello-bourgeois, qui a permis au discours terroriste de prendre racine et de prospérer.

Le noyau de tout cela devait être recherché - selon Kielmansegg - dans un concept, non seulement non refusé, mais au contraire assez largement partagé, et selon lequel tout besoin personnel doit être satisfait ; et tout besoin « injustement » non satisfait pouvant légitimer une réaction y compris hors les limites de la loi, réaction violente, en fait ; alors que, précisément, le premier enseignement d’une saine démocratie devrait être que la démocratie elle-même est basée sur la règle « des citoyens qui vivent ensemble » même dans un contexte de besoins personnels insatisfaits.

- Par conséquent c’est à cause de la culture hégémonique de cette période des années 60/70 du siècle passé que, dans notre pays le phénomène terroriste a pu atteindre une taille incomparable, en tenant compte, par exemple, de ce qui s’est produit en France et en Allemagne. Nous faisons allusion en fait aux 200 morts et milliers de blessés, aux kidnappings et aux attaques, sans prendre en compte les massacres fascistes ni ceux du terrorisme arabe international.

C’est cette culture qui a permis aux groupes terroristes de s’appuyer sur un vaste réseau de sympathisants, en plus de son noyau opérationnel : On pense qu’ils ont eu jusqu’à 20 000 supporters à comparer avec les 7000 individus jugés et les 4000 qui ont été définitivement condamnés pour des actions de subversion « rouge ».

C’est encore cette culture, qui en facilitant les opportunités d’expression des ex-terroristes à la dictature du témoignage, a imposé au peuple italien, qui a clairement et avec force exprimé sa solidarité envers les victimes des nombreuses circonstances tragiques inhérentes aux évènements nationaux et internationaux du siècle passé, une attitude de lâcheté embarrassée et même un silence ambigu lorsqu’il s ’est trouvé face aux victimes du terrorisme intérieur de ces terribles années

- Sans doute, alors que je me trouve à Paris maintenant, je ne peux m’empêcher de me demander si des éléments de cette culture ont pu produire tant de pitié charitable et de compréhension envers nos terroristes fugitifs. Aussi je vous pose une de mes interrogations, en paraphrasant et synthétisant l’article de notre homme de lettres Guido Ceronetti : Comment est-il possible qu’un pays civilisé et laïque comme la France ait pu offrir et offre encore sa protection à des terroristes italiens, même s’ils ont été condamnés pour crimes de sang, par trois niveaux de cours de justice et qu’il apparaisse ainsi en Europe aujourd’hui comme un énorme sanctuaire qui accueille les meurtriers et leur assure impunité, opportunités et brevets d’intellectuels ?

J’en arrive à ma conclusion avec l’observation que l’examen attentif de cette culture par le sociologue allemand, et cité par le juge Maddalena, qui affirme que tout besoin « injustement » non satisfait peut légitimer une réaction qui va même au-delà des limites de la loi, nous rappelle un thème, qui en termes non judiciaires, déclare que « toute rébellion est sans limites et par conséquent peut légitimement tuer », ce qui veut dire l’exact opposé de la pensée d’Albert Camus, auteur que je sais cher à votre mouvement et dont les paroles apparaissent sur tous les documents publiés par l’Alliance Internationale contre le terrorisme. Ainsi, aujourd’hui je crois qu’il est bon de souligner que la première lutte culturelle contre le terrorisme passe par le concept que nulle rébellion ne doit ignorer le sens de la modération,, la limite infranchissable que constitue la vie des autres, car c’est le manque de modération qui génère la terreur : « Le bien et le mal absolus, si on y inclut la logique nécessaire requièrent la même rage » .

- Il n’est pas certain que l’ONU et la déclaration Universelle des Droits de l’Homme, dont nous célébrons le 60ème anniversaire aujourd’hui, mais certainement cette part de la culture politique qui aujourd’hui encore idéalise - en en faisant des valeurs absolues - droits humains et citoyens, aient compris que tuer par idéologie est moralement aussi répréhensible que tuer pour des raisons futiles. On n’est pas conscient que la « bonne » cause du terroriste ou son droit d’avoir un procès « équitable » et un traitement pénal sont en train de constituer des éléments dont la valeur éthique est inférieure à celle de l’assassinat au nom de la réalité ou d’un droit qui, lorsqu’il est idéalisé et rendu absolu, ne prend vraiment sa place qu’en dehors des deux autres.

A la dimension tragique de la mort due à un délinquant dela route ou à un mari jaloux, on peut dire, paraphrasant Hanna Arendt, que le terrorisme - tout comme l’état totalitaire- par idéologie ou religion, tour à tour, transforme la victime en un banal rouage de la machine constitué par sa fausse réalité qui le ou la prive non seulement de sa vie, mais aussi - aux yeux de celui ou celle qui croît en cette réalité factice - de la dimension tragique qui appartient à sa mort.

- La conséquence c’est qu’il n’existe pas de distinction entre ces deux catégories de victimes. Quelque soit le supposé coupable, la victime n’aura jamais la possibilité de se défendre de quelque manière que ce soit : c’est l’emprise de la dictature du témoignage.

Je pense que les rôle et but principaux de notre union internationale, sont de réclamer pleine et entière valeur pour la souffrance des victimes, sans réduction externe possible.

Je pense aux paroles d’encouragement prononcées par Vicence Villatoro à l’occasion de la Première Journée Européenne des Victimes du Terrorisme : « les victimes de terrorismes idéologiquement considérés comme les plus proches de nos positions ou plus compréhensibles à notre culture ne sont pas considérées comme moins victimes que celles qui ont été touchées par des terrorismes générés par des idéologies plus éloignées de nous.L’idéologie des terroristes n’est pas une base pour un jugement moral du terrorisme ni de la souffrance des victimes ».

(Traduction : Danielle Lévy)

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