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Tribune : Le mythe du bon terroriste (à propos de Cesare Battisti)

dimanche 11 mars 2007

Par Laurent Brodhag

Le 27 février 2007 je suis tombé sur un article du Monde (1) relatant une réunion publique de soutien aux anciens d’Action directe. Sa lecture m’a conduit à réfléchir sur l’empathie que l’on peut ressentir pour des gens qui sont passés à l’acte terroriste. Dans une société démocratique où la liberté d’expression est constitutionnellement garantie rien ne devrait pourtant justifier la violence politique.

Existe-t-il des causes, des actes ou des personnes condamnés par la justice (française, en l’occurrence) pour terrorisme et qui méritent qu’on les soutienne ? Il ne s’agit pas de remettre en cause le droit à la défense, loin de moi cette idée, mais plutôt de chercher à comprendre comment une population civile, ou un groupe d’intellectuels, peut considérer qu’une cause justifie que l’on assassine dans un pays libre. Existe-t-il de bon terroristes ? Si oui, alors à partir de combien de morts devient-on un mauvais terroriste et donc indéfendable ? La réponse est d’autant plus importante qu’elle peut avoir des répercussions dans la lutte contre le terrorisme contemporain, l’islamisme.

Souvent on condamne l’acte mais on sous-entend que l’on comprend ce qui a conduit à cet acte, affirmer par exemple que « Quoi que nous pensions de leurs activités passées, nous demandons leur libération dans les plus brefs délais » (1) est pour le moins ambigu. La violence terroriste est condamnable, mais la raison du passage à l’acte mériterait qu’on y réfléchisse, le terroriste n’est donc plus totalement coupable. Ce raisonnement ouvre une brèche dans la condamnation du terrorisme, il admet que le principe de non-recevabilité d’une cause terroriste meurtrière comporte une atténuation, il suffit pour cela de lui donner une aura de justice ou de vérité, de la rendre compréhensible pour lui prêter une intention juste. C’est créer un droit au « oui mais » qui transforme la nature de la cause, de totalement condamnable elle devient défendable. Le coupable se transforme alors en un résistant donc il n’est plus tout à fait mauvais. On voit l’horizon qui s’ouvre derrière cette brèche ... si une cause subjective, une lutte d’émancipation par exemple, transforme l’acte objectif, de l’assassinat en peine de mort, alors toutes les manipulations sont possibles.

Assassiner un représentant du pouvoir honni (un général par exemple) devient une mauvaise réponse à une bonne question : combattre un système jugé détestable. Mais d’autres causes, l’oppression vraie ou supposée d’une population par exemple, peut justifier des actes encore plus terribles, comme des attentats suicides, attendu que le « oui mais » offrira cette possibilité, la cause s’articulant autour de cet axe fumeux devient défendable. On change d’échelle mais on reste dans le même système de repères. Relativiser permet donc de justifier.

Action directe (2) relève d’un combat d’extrême gauche, beaucoup de ses membres ne sont pas tombés dans la clandestinité ni dans la lutte armée ... beaucoup mais pas tous. De nombreux compagnons de route sont devenus en France des notables de la pensée ou tout simplement de la société. Ils savent qu’ils ne peuvent défendre l’acte (trop risqué), alors plus insidieusement ils cherchent à re-valoriser la cause (plus porteur). On n’est déjà plus très loin de la défense du coupable devenu victime. Il n’y a pas eu d’attentat de masse, la victime était ciblée et emblématique, le combat entrait dans la lutte des classes, des oppressés contre les oppresseurs, donc justifiable car juste.

Dans un autre registre, la mode pro-Battisti (3) relève du même processus qui vise à changer la nature du combat, à le rendre digérable. Rien qui ne rappellerait chez lui le terrorisme façon 11 septembre marque du « vrai » terrorisme. L’un ciblé l’autre de masse, l’un relatif (à une abstraction, l’état bourgeois par exemple) l’autre absolu (une population voire une civilisation). L’Etat qui l’a condamné est remis en question, transformé en système policier. Le risque est alors de mettre en place une logique dans laquelle il suffit de changer la cause et les effets pour valider tout processus de passage à l’acte. Cette logique devient une empreinte que l’on retrouve sur toutes sortes de raisonnements qui tendent à comprendre la violence contre une démocratie.

TERRORISME DE L’INTERIEUR CONTRE TERRORISME DE L’EXTERIEUR

Le terrorisme rouge de ces années là est pour beaucoup un terrorisme politiquement correct, c’est une lutte, des exploités contre les exploitants, à l’intérieur d’un système que beaucoup continuent de considérer comme détestable : démocratie libérale de marché, système capitaliste ou état bourgeois. Il ne vise pas la population mais la structure de la société. C’est en quelque sorte un bon terrorisme, lavé de ses actes par sa nature, pour notre bien. C’est une lutte politique comme on l’aime dans ses schémas, surtout en France, on n’hésite d’ailleurs pas à la sublimer. La Bande à Baader, Fraction armée rouge ou Action directe inspirent encore un certain respect. Un prof d’université, un écrivain à prix, un journaliste à audimat qui aura épousé la cause en son temps, ne s’étranglera pas de colère s’il tombe sur un poster de Ulrike Meinhof dans la chambre de son fils ou de sa fille.

Le terrorisme islamiste serait alors un « mauvais » terrorisme, venu de l’extérieur et ne connaissant pas l’individu ni le système, plus difficile à saisir. Il n’est pas immanent à notre corps social. C’est une guerre de religion, d’un autre temps, d’un autre lieu ; les structures intellectuelles contemporaines ne sont pas éduquées pour l’appréhender, l’horreur qu’il provoque nous échappe par sa monstruosité, on est au delà du compréhensible, c’est un massacre aveugle et absolu au nom de Dieu. Difficile de situer l’homme dans tout ça, en occident c’est quand même la base de notre entendement. C’est un réflexe de l’ordre de l’affect qui nous le fait rejeter de prime abord. Il n’y a aucune justification, aucune compréhension possible à notre niveau. Difficile pour nos esprits de l’admettre.

Oui mais voilà... on voit petit à petit des raisonnements franchir le pas et dériver vers une forme de compréhension, mâtinée de soutien, au terrorisme islamiste.

LA LUTTE DES DOMINES CONTRE LES DOMINANTS

La logique de la lutte des classes ayant disparu reste une architecture mentale disposée à retrouver dans l’islamisme une nouvelle cause de remplacement.

Le 11 septembre 2001 est un grand moment de bonheur pour beaucoup, une victoire contre les oppresseurs, contre les Etats-Unis et ce système capitaliste occidental. Un retour de flamme salutaire provoqué par le mépris d’une civilisation avilissante, qui exploite le reste du monde. Un coup porté aux colons du monde. Les éléments d’une lecture conventionnelle de lutte de l’exploité contre l’exploiteur peut se mettre en place, les anciens combattants retrouvant un nouveau combat peuvent dés lors y adhérer.

L’islamisme provenant des anciennes colonies, de pays considérés comme historiquement exploités par notre système, il ne peut être totalement mauvais. C’est la lutte des pauvres contre les riches. De plus, la haine que lui inspire Israël réveillera quelques « bons souvenirs ». Ainsi de voir des islamistes médiatiques et certains courants d’extrême gauche se faire l’accolade. L’affiche de Ben Laden peut alors remplacer celle de Mao dans la chambre du fils, même si elle se trouve plutôt à Saint-Denis qu’à Saint-Germain, on se s’étranglera pas de colère. L’occidental est devenu le nouveau bourgeois.

Aucune comparaison entre Battisti et Ben Laden, entre un assassinat et un massacre de masse, mais on ne peut se situer par rapport à l’un sans se situer automatiquement par rapport à l’autre. Un discours qui tend à légitimer une cause terroriste dite de libération prend le risque de servir d’autres combats en créant un précédent. Le danger est grand de le voir devenir une machine à fournir de la compréhension là ou il ne devrait pas y en avoir.

Allons plus loin, Battisti est persécuté par un système élu mais « corrompu » il n’est donc pas vraiment coupable, par contre Redeker est mis à mort par une organisation (auto-proclamée) de résistance donc il n’est pas tout à fait innocent.

En France, les soutiens sont légions pour obtenir l’impunité de Battisti (4), ce sont souvent les mêmes qui ont hué Redeker. Que l’Italie soit scandalisée importe peu, regardez qui gouvernait au début de l’affaire ... Berlusconi, autant dire le diable. Imaginez que demain Sarkozy soit élu président de la République et Battisti renvoyé devant ses juges, alors la boucle serait bouclée et la preuve apportée que Battisti est définitivement innocent. CQFD !

Laurent Brodhag

1 : « Le soutien aux anciens d’Action directe s’élargit » Le Monde daté du 28 février 2007 2 : sur Action directe, voir par exemple http://fr.wikipedia.org/wiki/Action... 3 : lire par exemple « génération Battisti » de Guillaume Perrault et Gilles Martinet, édition Plon 4 : sur Battisti, voir par exemple http://fr.wikipedia.org/wiki/Cesare...

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