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Les victimes ne sont pas des assassins

mercredi 31 janvier 2007

Nous remercions Evelyne Guzy de nous autoriser à reproduire cet important article, publié en "Carte Blanche" par le Journal belge "Le Soir" du 31 janvier.

Evelyne Guzy est co-auteur et directrice de publication de l’excellent " Attentats-suicides. Le cas israélo-palestinien". (Ouvrage collectif , préfacé par Pierre Mertens, co-auteurs : Joëlle Melviez, Ouzia Chait, Liliane Charenzowski, Regina Cykiert, Eliane Feld, Pascale Gruber, Danielle Perez, Alain Reisenfeld, Dominique Salomon et Danielle Wajs, paru en 2004 aux Editions Luc Pire)

En manchette du Soir du 26 janvier 2007, figure une citation de Jamel Debbouze, l’invité de la rédaction : « C’est l’injustice qui crée les bombes humaines ». En page 2, suit l’explication laconique du comédien : « Le conflit palestinien s’enlise, et nous enlise avec lui. Nos gamins, dans les cités, prennent parti pour les plus faibles. Ces injustices permanentes, ça crée des bombes humaines... ». Toujours à la une, est annoncée l’interview de Zakaria Zubeidi, chef des Brigades des Martyrs d’Al Aqsa en Cisjordanie. « Je suis un homme mort » titre le journal au-dessus du jeune et fier visage du chef terroriste. Les témoignages cumulés de ces deux figures emblématiques interpellent.

Après les attentats de Madrid et de Londres, face aux massacres quotidiens en Irak, les Européens ont-ils le droit de banaliser le fléau terroriste tel qu’il s’exprime dans le contexte israélo-palestinien ?

La réflexion doit tenir compte de la réalité des souffrances du peuple palestinien et de l’occupation qu’il vit, de l’impasse dans laquelle il se trouve. Mais la compassion ne peut nous aveugler face au sens et aux conséquences des attentats-suicides, aux morts et aux blessés, visés indistinctement par les bombes humaines. Pour certains, la répression de l’Etat israélien ne laisserait d’autre option aux Palestiniens que la terreur. Cette vision déterministe sonne finalement comme une caution. Elle sous-tend une déresponsabilisation des hommes-bombes et de leurs organisations. Les règles éthiques fondamentales partagées par la communauté des humains changeraient-elles dès lors qu’on est un opprimé ? Tous les peuples en souffrance, tous les hommes qui subissent des injustices, ne recourent pas aux attentats-suicides. La pitié ne peut remplacer la pensée politique et le soutien au faible avaliser le meurtre.

On en viendrait à occulter que le terrorisme contemporain est une nouvelle forme de totalitarisme. Il instrumentalise l’homme, tous les hommes, au service d’une idéologie mortifère. L’homme-bombe n’est que chair à canon à la solde de l’organisation qui le recrute. Des techniques d’aliénation groupale ont annihilé son libre arbitre. Symboles de l’ennemi haï, ses victimes ne valent guère plus à ses yeux que l’extermination cruelle qu’il leur réserve. Il ne les considère pas comme d’autres humains mais comme une abstraction : le mal qu’il s’agit d’éradiquer. Les médias quant à eux servent de courroie de transmission, démultipliant la peur et la fascination que suscitent les actes terroristes. Parfois otage d’une idéologie qui glorifie le rebelle révolutionnaire, la presse nous sert des portraits d’anthologie où l’on cherchera en vain tout recul critique.

Ainsi, Le Soir nous rapporte-t-il les propos qualifiés de « tout en nuances » de Zakaria Zubeidi, « véritable héros » romantique dont la vie ressemble à une « épopée tragique ». Son discours mène à une inéluctable conclusion : quel autre choix avait-il que de donner sa vie pour la cause ? Son portrait met en évidence les nombreuses morts violentes subies par sa famille du fait de l’occupation israélienne. Sur la photo, le beau Zakaria se présente à nous les bras ouverts, en signe d’accueil. Le lecteur a le sentiment de rencontrer une personne avenante, voire désarmée malgré son fusil mitrailleur.

Dès lors, sans mise en perspective, comment échapper au piège de l’approbation généralisée qui fait de nous des moutons de panurge ? En regardant la réalité en face. Et en replaçant l’homme, sa liberté et sa responsabilité, au centre de la réflexion.

Le lundi 29 janvier, un attentat a tué trois personnes et blessé grièvement plusieurs autres dans un centre commercial de la station balnéaire israélienne d’Eilat. Des débris humains ont été projetés à la ronde en raison de la puissance de l’explosion. Les Brigades des Martyrs d’Al Aqsa et le Jihad Islamique ont revendiqué conjointement l’action. De quoi étaient coupables les civils qui se trouvaient au mauvais endroit, au mauvais moment ? Leurs proches risquent-ils de se transformer en bombes humaines ? Les victimes n’ont pas pour inéluctable destin de devenir des assassins.

Aujourd’hui, des Palestiniens portent, au-delà de l’hostilité ambiante, des projets de paix. Des parents refusent que leurs enfants soient utilisés comme bombes. Des éditorialistes dénoncent le culte de la mort. Des intellectuels fustigent l’inanité et l’inefficacité des attentats-suicides. Ces hommes et ces femmes ont besoin de notre soutien, loin de toute caution au terrorisme qui déshumanise la cause palestinienne et éloigne la perspective d’un Etat démocratique en paix avec son voisin israélien.

Evelyne Guzy et les auteurs de « Attentats-suicides » (1)

© Le Soir, Bruxelles, 2007

http://www.lesoir.be

(1) Joëlle Melviez, Ouzia Chait, Liliane Charenzowski, Regina Cykiert, Eliane Feld, Pascale Gruber, Danielle Perez, Alain Reisenfeld, Dominique Salomon et Danielle Wajs, Attentats-suicides. Le cas israélo-palestinien, sous la direction d’Evelyne Guzy, préface de Pierre Mertens (Ed. Luc Pire)

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