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"Camus et le terrorisme" par Jean Monneret

dimanche 23 février 2014, par MPCT

Nous poursuivons avec cet exposé de l’historien Jean Monneret la publication des contributions à la conférence du 23 octobre 2013 "Résister au terrorisme, la leçon d’Albert Camus".

Pour voir l’enregistrement de l’intervention de Jean Monneret à cette conférence :

https://www.youtube.com/watch?v=14Oc3-oLIfc

- Comprendre la façon dont Camus réagit à la guerre d’Algérie implique de bien analyser ce qu’est le terrorisme. Ce système, cette méthode peut revêtir deux formes : le terrorisme d’état et le terrorisme révolutionnaire. Le premier correspond au national-socialisme et au communisme soviétique. Camus les combattit tous les deux, ce qui occasionna sa rupture avec Sartre.

Le terrorisme révolutionnaire est celui que pratiquait le FLN à l’époque de Camus. Il consiste à déstabiliser un pays ou un régime en s’attaquant, par principe et délibérément, à des civils innocents. De nos jours, le terrorisme djihadiste a pris le relais. Il assume une dimension mondiale et non plus seulement régionale, comme il y a cinquante ans. Terrorisme d’état et terrorisme révolutionnaire sont deux manifestations d’un même fléau. Elles reposent sur l’intimidation des populations. Il faut faire peur pour contraindre les peuples à accepter ce qu’ils rejettent. Pleinement conscient de tout cela, Camus situait l’origine du terrorisme dans les évolutions nées à partir du XVIIIème siècle, notamment en France, et prolongées ensuite par une certaine philosophie allemande, hégélienne et marxiste. Notre pays eut en effet le privilège, grâce aux Jacobins, d’être le berceau de la Terreur régicide.

- Camus voyait dans le terrorisme étatique ou révolutionnaire une manière de légitimer le meurtre de masse. Notre compatriote se refusa toujours à cautionner, si peu que ce soit, cette horreur des temps modernes. Ses adversaires intellectuels, notamment Jean-Paul Sartre, n’eurent pas ce souci. Ils se distinguèrent, au contraire, par leur soutien à la terreur stalinienne, puis par leur appui inconditionnel aux agissements meurtriers du FLN. Tandis qu’ils alimentaient les réseaux des porteurs de valise, Sartre et les siens cherchèrent simultanément à diaboliser Camus. Sans succès. Aujourd’hui les choses sont plus claires. Ceux qui choisirent la voie sartrienne partagent la responsabilité des crimes du terrorisme. Camus évita toujours que des violents trouvent en ses écrits ou ses propos le moindre aliment à leur fanatisme. Mieux il les dénonça inlassablement. Il reprocha aux sartriens de se complaire dans la violence confortable, sans risques pour eux-mêmes. La seule vertu du révolté, disait au contraire l’auteur de La Peste, est de ne pas céder au vertige du mal, et, de toujours « se traîner vers le bien, car, répétait-il, il est des moyens qui ne s’excusent pas ». (L’Homme Révolté. Folio p.357)

- Le terrorisme est aujourd’hui un fléau planétaire. Or, il y a soixante ans, la société intellectuelle française fut considérablement agitée par des débats passionnés sur ce sujet, à l’occasion notamment de la Guerre d’Algérie et de la Guerre Froide. Deux des plus grands philosophes français s’y sont affrontés : Camus rejetait le terrorisme avec horreur. Sartre l’appuyait au nom de la révolution et au titre de l’écrivain « engagé » qu’il voulait être. Camus a combattu le terrorisme d’état comme le terrorisme révolutionnaire tiers-mondiste. Ce dernier point lui a valu incompréhensions et oppositions. Il est important, dès lors, de réexaminer les débats de ce temps en fonction des problèmes d’aujourd’hui. Camus est celui qui, longtemps avant les autres, avait prophétisé la venue de ce mal incompris, sous-estimé ou souhaité par certains : le terrorisme. Nous ne sommes pas encore entrés dans le choc des civilisations. Nous n’en sommes pas loin. Camus, si nous savons le lire, nous évitera, peut-être, cette épreuve. Le philosophe qui recommandait de ne jamais consentir au meurtre a beaucoup à nous apprendre.

Le combat contre le terrorisme mondial (islamiste pour l’essentiel) ne fait que commencer. L’Occident, dirigé par les Etats-Unis, l’a jusqu’à présent, abordé et conduit avec beaucoup de confusion. Tout est à revoir : stratégie, alliance, moyens. Combattre le terrorisme n’exige pas que des armes, des renseignements, des soldats. Plus précisément, il exige tout cela, plus des armes spirituelles. Il faut aussi connaître l’adversaire : le totalitarisme. Il y a quelques décennies Hannah Arendt fit scandale en parlant à propos du procès Eichmann, de la banalité du Mal. Ceci fut sans doute mal compris. Nous pensons qu’elle voulait souligner que la Mal est porté par des hommes, fort nombreux, qui ne se réfèrent à aucun code moral, à aucune éthique, ni même, en profondeur à aucune idéologie. Ce point souleva un maximum de contestations. Le mal est commis, propagé, exécuté par des hommes qui n’ont plus de repères, comme on le dit de nos jours. Certes, le culte du chef, la fascination exercée par les hiérarchies, les ordres donnés, l’ambiance générale d’une société jouent un rôle. Mais, le mal est porté, propagé, appliqué par des hommes ordinaires qui semblent n’avoir d’autre ambition que de bien faire leur travail. Pour le reste, ils ont les soucis communs de la plupart des gens. Tel dissident des pays de l’Est, tel accusé des procès de Prague ont pu signaler, maintes fois, qu’entre deux séances de sévices et de pressions psychologiques, leurs bourreaux téléphonaient à des proches. Ils demandaient des nouvelles de leurs chérubins, faisaient telle ou telle recommandation à leurs épouses. Soljenitsyne, dans ses évocations du Goulag, décrit des choses semblables.

Que signifie, foncièrement, cette banalité du Mal soulignée par Madame Arendt ? Deux choses, selon nous : La première est qu’il ne suffit pas de dire que l’homme porte le Mal en lui. Il y incline de par sa nature profonde. Mais ….. cela ne signifie certes pas que les Eichmann ou les promoteurs du Goulag soient innocents. Ces hommes ont obéi à des ordres parce que, bien sûr, ils vivaient dans des régimes totalitaires , dangereux, contraignants. Les idéologies nazie et communiste jouaient aussi leur rôle d’entraînement. Néanmoins, la responsabilité de tous les exécutants est engagée, car, l’homme, Camus nous l’enseigne, peut toujours dire non. Une question demeure. Pourquoi tant d’hommes ont-ils si facilement adopté des comportements criminels ? Pourquoi ces citoyens sont-ils devenus des besogneux ou, selon le cas, de fins ouvriers des massacres de masse ? Parce que leurs références morales étaient faibles ou nulles. En effet, le Nihilisme qui a ravagé l’Europe aux XIXème et XXème siècles les avait largement détruites.

C’est le mérite d’Albert Camus d’avoir montré dans L’Homme Révolté comment cette évolution s’est opérée et accélérée à partir du XVIIIème siècle . Les sévères critiques qu’il a adressées à la « philosophie allemande » et aux « mauvais génies » de l’Europe ont choqué, sur le moment. Mais il avait vu juste. La distinction du Bien et du Mal et la morale naturelle ont été sapées en Occident, au point d’en faire un champ de ruines. Au sortir de la Guerre Mondiale, le stade suprême de la décrépitude avait été atteint. Ce fut le mérite de l’auteur algérois de montrer la nécessité de refuser un monde où « le meurtre est légitimé et où la vie humaine est considérée comme futile. » Bien entendu, cette recommandation s’appliquera aussi en Algérie où le terrorisme, révolutionnaire celui-là, s’exerça. Certes, là-bas, ce n’est pas la philosophie allemande qu’il faut accuser. Il faudrait, il faudra que soit analysé un jour dans la culture locale, dans la société concernée, le manque, la faille à l’origine de cette banalisation du meurtre. Il y a urgence. En effet, depuis 1962, la terreur comme méthode, comme moyen s’est « globalisée ». Le terrorisme est devenu mondial. Là encore, Camus a eu l’immense et lucide talent de prévoir la chose sous les pires insultes. Ce combat gigantesque qui attend les pays formant l’Occident, cette lutte contre le terrorisme à laquelle ils paraissent peu préparés, a une dimension ontologique. Il est temps de faire un état des lieux. Les armes les plus sophistiquées, les systèmes d’écoute électronique les plus raffinés, les troupes les mieux formées ne suffiront pas. Il faut des principes, des règles, une loi.

La supériorité militaire ne suffit pas. Il faut aussi la supériorité éthique. Or, les nations occidentales sont loin d’être dépourvues en la matière. Elles furent même, jadis, abondamment dotées. Le Décalogue, les Béatitudes sont le trésor moral de l’Occident. Il s’y ajoute la mesure grecque et, la pensée de Midi chère à Albert Camus. A condition de revenir aux sources, elles pourront contribuer, pour reprendre sa phrase, à « pacifier les esprits et les nations. »

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